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Lorsque le gouvernement de l’Ontario a annoncé, plus tôt cette année, son intention de construire ce qui pourrait devenir l’une des plus grandes centrales nucléaires au monde à Port Hope, une pittoresque communauté d’environ 18 000 habitants, la nouvelle a été accueillie avec enthousiasme par une série de discours triomphalistes.
Le ministre de l’Énergie de la province, Stephen Lecce, a salué le projet comme un pas de plus vers un avenir énergétique sûr, tandis que la mairesse de la ville a déclaré qu’il contribuerait à bâtir un avenir plus solide et plus résilient, non seulement pour cette communauté située à une centaine de kilomètres à l’est de Toronto, mais aussi pour l’ensemble de la province et du pays.
Bien que la nouvelle ait été bien accueillie par certains, elle a choqué toute une génération d’habitants de Port Hope, assez âgés pour avoir vécu l’histoire douloureuse de la communauté en lien avec l’industrie nucléaire, un héritage qui imprègne encore aujourd’hui les jardins et les espaces publics.

Dans le cadre du projet Manhattan, l’usine de Port Hope a fourni au gouvernement américain de l’uranium raffiné pour la création des premières bombes atomiques. (Photo d’archives)
Photo : Département de l'Énergie des États-Unis
J’étais personnellement indignée en apprenant cette annonce, et les élus de tous les niveaux étaient là, alignés, pour la présenter comme une bonne nouvelle, raconte Faye More, une résidente de 75 ans qui mobilise l’opposition au projet dans sa communauté.
Il y a près d’un siècle, la compagnie minière Eldorado, devenue par la suite une société d’État, ouvrait une usine de raffinage de radium à Port Hope dans les années 1930. Une dizaine d’années plus tard, lorsque l’uranium est soudainement devenu une matière première précieuse, le minerai, autrefois considéré comme un déchet, est devenu très recherché. L’usine a alors commencé à raffiner de l’uranium, fournissant ce matériau à l’armée américaine pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a notamment été utilisé dans le cadre du projet Manhattan, le programme du gouvernement américain qui a permis la création des premières bombes atomiques.
Pendant plusieurs décennies, l’usine a déversé terres, roches et matériaux de construction contaminés dans toute la région de Port Hope. Ces matériaux ont principalement servi de remblais, mais aussi à la construction de parcs, de routes, d’écoles et de maisons, dont celle où Mme More a grandi et celle où elle a fondé sa propre famille.
En 2001, le gouvernement fédéral a signé une entente avec Port Hope et la ville voisine de Clarington, s’engageant à nettoyer, isoler et gérer les déchets radioactifs de faible activité qui contaminaient la région.
Ce projet, connu sous le nom d’Initiative pour la région de Port Hope, est mis en œuvre par les Laboratoires nucléaires canadiens, qui gèrent les sites de déchets historiques pour le compte de la société d’État Énergie atomique du Canada limitée.
Une industrie bien différente
L’entreprise provinciale responsable du nouveau projet de centrale nucléaire assure toutefois aux résidents que le secteur fonctionne différemment de ce qu’il était à ses débuts.
L’industrie nucléaire actuelle opère selon l’un des cadres réglementaires les plus rigoureux au monde, avec une surveillance fédérale stricte encadrant tous les aspects de la sûreté nucléaire, de la protection de l’environnement et de la gestion des déchets.
L’Ontario Power Generation (OPG) est propriétaire du terrain depuis plus de 50 ans, précisément dans le but d’y produire de l’électricité, précise le communiqué. La nouvelle centrale générerait plus de 10 500 emplois dans toute la province et contribuerait à hauteur d’environ 235 milliards de dollars au PIB de l’Ontario au cours de sa durée de vie.
Une fois opérationnelle, la centrale pourrait fournir jusqu’à 10 000 mégawatts de capacité de production d’électricité, selon la description du projet d’OPG, ce qui en ferait la plus grande centrale nucléaire au monde. À titre de comparaison, les huit réacteurs de Bruce Power à Kincardine, en Ontario, produisent environ 6500 mégawatts.

Le site de Wesleyville à Port Hope est parfait pour accueillir une nouvelle centrale nucléaire, selon le ministre de l’Énergie de l’Ontario, Stephen Lecce. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada
La province affirme qu’OPG espère obtenir les permis de construction et d’exploitation pour le projet de Port Hope dans les années 2030 et commencer les opérations dans les années 2040.
La mairesse de Port Hope, Olena Hankivsky, vante également les mérites du projet, soulignant que le nettoyage en cours et le site nucléaire proposé dans le quartier Wesleyville de la municipalité sont des initiatives distinctes.
Bien que les deux sujets soient liés au secteur nucléaire, ils impliquent des circonstances, des échéanciers et des cadres réglementaires fondamentalement différents, indique-t-elle dans un communiqué.
Le nettoyage répond à un défi hérité du passé, tandis qu’un nouveau projet nucléaire serait conçu, construit, exploité et réglementé dès le départ selon les normes internationales les plus rigoureuses, assure-t-elle.

En 2024, le gouvernement de l’Ontario a confirmé la remise à neuf de quatre réacteurs à la centrale nucléaire de Pickering, à l’est de Toronto, dans le cadre du plus important plan d’expansion du nucléaire au pays. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada
Ce point de vue est partagé par Chris Malcolmson, directeur par intérim du département de radioprotection de l’Université McMaster. Il affirme que le Canada gère et contrôle les déchets radioactifs en se basant sur des normes nationales et internationales rigoureuses, constamment révisées et améliorées.
Il explique que, même si les déchets radioactifs de faible activité présentent un faible potentiel de danger, leur traitement à Port Hope est en cours parce qu’ils dépassent légèrement les critères de niveau de dépollution sans condition, ce qui dispense de toute autorisation réglementaire formelle pour la possession, l’utilisation ou le transfert de ces déchets.
Les risques associés aux matières radioactives et à l’exposition aux rayonnements qu’elles émettent sont extrêmement faibles, indique-t-il en entrevue. Je peux vous assurer que des mesures de contrôle très strictes sont en place, même pour ces risques infimes.

Une fois opérationnelle, la centrale de Port Hope pourrait fournir jusqu’à 10 000 mégawatts de capacité de production d’électricité, ce qui en fera la plus grande centrale nucléaire au monde. À titre de comparaison, les huit réacteurs de Bruce Power à Kincardine produisent environ 6500 mégawatts. (Photo d’archives)
Photo : La Presse canadienne / J.P. Moczulski
Concernant le projet de centrale nucléaire, il soutient que les avantages l’emportent largement sur les risques pour la sécurité.
Mais ces assurances ne convainquent pas les détracteurs.
La municipalité abrite déjà deux centrales nucléaires, en plus des travaux de réhabilitation menés depuis des décennies, rappelle Mme More. Une autre centrale nucléaire n’est pas la bienvenue, ajoute-t-elle.
La communauté est traitée comme une ressource jetable alors que le gouvernement cherche à développer la production d’énergie nucléaire, déplore Mme More.
Les gens d’ici ont été exploités et en ont payé le prix. Nous disons stop.
Pour beaucoup, la construction de la nouvelle centrale semble inévitable, mais Mme More et plusieurs autres résidents opposés au projet se disent optimistes quant à l’issue de leurs efforts.
Celle qui dirige un comité local axé sur les questions de santé soutient que le groupe continuera de sensibiliser la population à la proposition et de faire pression sur le gouvernement pour qu’il revienne sur sa décision.
En juin, elle a adressé une pétition au vérificateur général du Canada, demandant la protection de la future Stratégie nationale sur le respect du racisme environnemental et la justice environnementale. Selon le gouvernement fédéral, cette stratégie vise à promouvoir les efforts visant à reconnaître et à corriger les inégalités existantes auxquelles sont confrontées les communautés autochtones, racialisées ou autrement marginalisées lors de la prise de décisions concernant l’environnement.

Les résidents de Port Hope s’inquiètent entre autres quant au fait que la centrale nucléaire projetée ne disposerait pas d’une zone tampon suffisante par rapport aux habitations du secteur.
Photo : La Presse canadienne / Sharif Hassan
Les consultations sur l’ébauche de la stratégie se sont terminées cette semaine et la version définitive devrait être déposée cet automne.
Mme More affirme également que le recours aux tribunaux pourrait être une option.
La mairesse, quant à elle, indique que la proposition n’en est qu’à ses débuts et qu’une évaluation exhaustive est en cours pour examiner ses répercussions environnementales, sanitaires, sociales et économiques, ainsi que ses effets potentiels sur les peuples autochtones.
Nous sommes déterminés à faire en sorte que les voix locales contribuent à éclairer la position de la municipalité au fur et à mesure du déroulement de ce processus.
Port Hope est l’une des villes les plus contaminées du Canada par les déchets radioactifs de faible activité. La Commission canadienne de sûreté nucléaire indique que la majeure partie des déchets historiques se trouve à Port Hope et dans la ville voisine de Clarington.
Le plan d’assainissement de 2,6 milliards de dollars actuellement en cours est pratiquement le plus important projet de dépollution jamais entrepris au pays, affirme Bill Daly, directeur des communications de l’Initiative de la région de Port Hope, l’organisme responsable du projet d’assainissement et de surveillance à long terme.
M. Daly précise qu’environ 5000 sites dans la municipalité ont été analysés et qu’environ 1200 d’entre eux présentaient un certain niveau de contamination.

Les travaux de dépollution des deux derniers sites publics de Port Hope devraient s’achever en 2027 alors que la remise en état d’environ 800 propriétés privées devrait être terminée en 2032 selon les autorités en charge de l'opération. (Photo d’archives)
Photo : Radio-Canada / Patrick Morrell
Plus de 400 propriétés privées et une douzaine de sites publics importants ont été entièrement assainis et restaurés. Près de trois millions de tonnes métriques de déchets radioactifs de faible activité, principalement sous forme de terre et de roches, ont été transportées vers un site d’entreposage situé à l’extérieur de la municipalité, ajoute M. Daly.
Les travaux de dépollution des deux derniers sites publics devraient s’achever l’an prochain, tandis que la remise en état d’environ 800 propriétés privées devrait être terminée en 2032, indique-t-il.
Le processus de dépollution d’une propriété individuelle peut prendre plusieurs années, selon M. Daly. C’est vrai… c’est un projet très perturbateur pour les riverains et nous le comprenons, assure-t-il.
Environ 120 sites étaient en cours de traitement au début de l’été, a-t-il ajouté, dont une vaste décharge où des ouvriers chargeaient un camion de terre par une belle journée de juin.
À ce moment-là, plusieurs propriétés privées et sites publics clôturés arboraient des panneaux indiquant : Danger : travaux d’excavation à ciel ouvert.

Voisine du site projetée pour la centrale nucléaire à Port Hope, Sarah Sculthorpe raconte que son mari se souvenait avoir vu, enfant, du « yellowcake », une forme d’oxyde d’uranium en poudre, dans les fossés lorsqu’il se rendait à l’école. (Photo d’archives)
Photo : Daniel Acker
L’une de ces propriétés était la maison de David Erland. Le jardin, la remise et la terrasse de leur maison étaient en cours de dépollution. Sur leur pelouse, une pancarte proclamait : La plus grande centrale nucléaire du monde? Pas dans notre Northumberland!
Comme plusieurs autres résidents de la municipalité, M. Erland ne comprend pas pourquoi Port Hope a été choisie pour accueillir une centrale nucléaire.
L’ironie est flagrante : alors même que des travaux de dépollution sont en cours sur notre terrain, nous apprenons que le gouvernement souhaite maintenant construire la plus grande centrale nucléaire au monde dans cette région, souligne l’homme de 66 ans.
Pour certains résidents, le processus a duré beaucoup plus longtemps.
Autumn Woolsey explique que sa famille et elle ont traversé un long et pénible cycle de tests, de dépollution et de restauration sur leur terrain.

En octobre 2025, les gouvernements du Canada et de l’Ontario ont annoncé un investissement total de 3 milliards $ dans la construction de petits réacteurs nucléaires à la centrale de Darlington, située à une trentaine de kilomètres du site projeté pour la centrale de Port Hope. (Photo d’archives)
Photo : Ontario Power Generation (site web)
Cet été est le premier en huit ans où nous n’avons rien eu à faire, affirme-t-elle.
Mme Woolsey, farouchement opposée au nouveau réacteur, se bat pour les générations futures.
Je ne peux pas changer le passé ni ce à quoi nous avons été exposés, mais si je peux défendre et me battre pour mes enfants, leurs enfants… c’est là mon but, ma mission dans la vie, affirme-t-elle.
Ne venez pas ici, dans une communauté qui souffre depuis des décennies, en pensant que nous serons ravis d’apprendre cela.
Rares sont ceux qui seront touchés aussi directement que Sarah Sculthorpe et sa famille si la nouvelle centrale est construite. La ferme où Mme Sculthorpe s’est installée il y a près de 50 ans après avoir épousé un habitant de Port Hope issu d’une famille implantée là depuis huit générations se trouve voisine du site choisi pour le projet.
Ces derniers mois, Mme Sculthorpe a fait du porte-à-porte auprès de ses voisins, a discuté avec des élus et des experts du nucléaire, a effectué des recherches en ligne et a pris de nombreuses notes — tout cela dans le but d’empêcher ce qui semble inévitable.
Le seul moyen de gagner une bataille, c’est de sensibiliser la population et de faire entendre sa voix, affirme-t-elle.
Et si nous ne parvenons pas à sensibiliser la population et à lui expliquer pourquoi nous nous y opposons, cela se produira, car, pour la plupart des gens, loin des yeux, loin du cœur.
Le terrain destiné à la centrale s’étend sur 526 hectares, dont 283 hectares sont considérés comme écologiquement sensibles, souligne-t-elle.
La plus grande préoccupation de Mme Sculthorpe est que la construction de l’un des plus grands sites de réacteurs du pays sur une parcelle de cette superficie pourrait signifier qu’il n’y a pas d’espace pour une zone tampon entre la centrale et sa propriété.
Elle soutient qu’OPG n’a pas fait preuve de transparence envers les voisins potentiels de la centrale — une accusation que la société réfute, affirmant avoir largement consulté les résidents à proximité du site et dans toute la municipalité.
Mme Sculthorpe raconte que son mari se souvenait avoir vu, enfant, du yellowcake, une forme d’oxyde d’uranium en poudre, dans les fossés lorsqu’il se rendait à l’école, et qu’il était devenu par la suite membre de l’association citoyens pour une gestion responsable des déchets nucléaires. C’est ce groupe citoyen qui a réussi à obtenir l’assainissement environnemental de Port Hope dans les années 1980.
Elle déclare ne pas vouloir que ses petits-enfants grandissent à proximité d’une centrale nucléaire.
C’est un combat très difficile pour moi, conclut-elle.
Avec les informations de La Presse canadienne


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