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Lorsqu’il apparaît dans la salle des conférences de presse de l’Assemblée nationale, l’homme paraît mesuré, nuancé, aimable. Mais lorsqu’on lit sa prose, on est en droit de se demander s’il ne devrait pas, pour faire passer son message, lever le ton et taper du poing sur la table.
Il y a trois ans déjà que Benoît Dubreuil affine son diagnostic sur l’état et l’évolution du français, multiplie les recommandations. Dans son rapport annuel déposé cette semaine, il fait le bilan de l’application — ou non — des mesures qu’il préconise.
« La Charte de la langue française a entraîné des progrès marquants, écrit-il. Cependant, elle ne suffira pas, à elle seule, à freiner le recul de l’usage du français que nous observons aujourd’hui. »
Encore une fois, il tape sur l’inefficacité des mesures de francisation offertes aux temporaires (travailleurs et étudiants). « Le maintien du système actuel continuera de permettre l’arrivée au Québec de personnes peu susceptibles d’apprendre et d’adopter le français dans un délai raisonnable. » Le Québec doit être plus exigeant sur la connaissance de la langue au point d’entrée, comme il a commencé à le faire pour les immigrants économiques. Le commissaire estime que pour les temporaires, et à l’exception du volet « Agricole », il faut exiger une connaissance de niveau 3 à l’oral (qui permet de commander un café), puis une connaissance du français de niveau 5, toujours à l’oral (qui permet de travailler dans un café), au moment du renouvellement du permis de travail. Il y a 12 niveaux. Il faut le niveau 6 pour passer une soirée entre amis en français sans avoir un mal de tête.
Le refus du gouvernement québécois d’appliquer ces exigences rend, selon Dubreuil, illusoire l’effort subséquent de francisation. Son rapport cite des données selon lesquelles au plus 40 % des immigrants ignorant le français au point d’entrée s’inscrivent en francisation. Parmi eux, moins de 10 % atteignent le niveau 8 à l’oral.
Il propose aussi d’offrir aux immigrants permanents et aux citoyens québécois non francophones qui le désirent un système de prêts étudiants pour leur permettre d’apprendre le français, à temps plein, pour au moins un an, ce qui changerait réellement la donne.
Cela serait-il suffisant ? Non. Voici pourquoi. La grande innovation du commissaire depuis trois ans a été d’expliquer que, même chez ceux qui connaissent le français, l’utilisation de l’anglais augmente. Le français devient alors une langue confinée à certains usages et l’anglais progresse comme réelle langue commune, principalement à Montréal/Laval et à Gatineau. Un constat qui contrarie les jovialistes pour lesquels les pourcentages de connaissance du français font foi de tout.
Dubreuil constate ainsi que, dans des écoles, y compris francophones et davantage qu’auparavant, on parle français dans la classe mais anglais dans les corridors. Il précise : « Les contacts positifs entre les jeunes qui sont issus de l’immigration et ceux qui ne le sont pas demeurent insuffisants. Cette situation mine le sentiment d’adhésion à une culture commune. » Enseigner le français ne suffit pas, soutient-il. « En dépit de nombreuses initiatives inspirantes, il n’existe aucune démarche structurée visant à maximiser la place de la culture québécoise et francophone dans les écoles québécoises. Ainsi, l’école n’exerce pas pleinement son rôle de contrepoids face à la faible présence de la culture québécoise et francophone dans l’espace numérique. » Dur.
La dynamique est plus forte encore chez les nouveaux immigrants. « La connaissance du français et son utilisation demeurent beaucoup plus faibles parmi les personnes issues de l’immigration que dans le reste de la population, écrit-il. À l’inverse, l’utilisation de l’anglais y est beaucoup plus fréquente, peu importe l’indicateur choisi. » L’anglais, je ne vous l’apprends pas, est la langue seconde de la planète. Il est donc normal que les immigrants venus de Belgrade, de Tombouctou ou de Santiago en possèdent au moins des rudiments. « Les personnes qui arrivent au Québec sans connaissance du français, puis qui tentent de l’apprendre en parallèle de leur travail ou de leurs études sont peu susceptibles d’atteindre les niveaux qui leur permettraient de l’utiliser comme langue commune, note Dubreuil. Si elles connaissent l’anglais, elles sont très susceptibles de l’adopter comme langue habituelle. » Voilà le problème.
Si Québec n’utilise pas correctement les pouvoirs qu’il a en main pour assurer un renversement de tendance, c’est pire lorsqu’Ottawa s’en mêle. « Dans le cas des demandeurs d’asile, nous réitérons, dit le rapport, que le système actuel n’offre aucune assurance d’une intégration en français. »
Bref, conclut-il, « dans les conditions actuelles, les investissements en francisation sont peu susceptibles de mener à une progression pérenne de la place du français comme langue commune ».
Quel est donc le remède du docteur Dubreuil ? Une fois rehaussée la connaissance du français au point d’entrée, une fois offerts des prêts pour une acquisition robuste des niveaux intermédiaires de français, il faut ensuite, croit-il, créer un environnement continu où les nouveaux locuteurs utilisent la langue de Vigneault. Cela nécessite un effort collectif. « Dans un contexte de forte immigration, le laisser-faire ne suffira pas à faire naître les relations sociales nécessaires au maintien du français comme langue commune. Une approche structurée de l’intégration, mobilisant tous les acteurs sur une base locale et régionale, est nécessaire. »
Le commissaire estime que, en l’absence de cette action, surtout locale, visant à ce que les nouveaux arrivants multiplient les occasions d’interagir avec les francophones et de s’insérer dans la langue et la culture communes, notre colossal compétiteur anglophone continuera à nous damer le pion.
Dubreuil espère qu’à l’aube de la campagne électorale, les partis intégreront ses recommandations dans leurs plateformes. Il a d’ailleurs un message qui semble taillé tout exprès pour Charles Milliard et autres pusillanimes : « La multiplication des initiatives de promotion ou de valorisation de faible envergure n’entraînera pas les changements structurels dont nous avons besoin. » Qui l’écoutera ?


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