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Le retour des cigognes

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Chaque année, elles refaisaient leur apparition, signe des changements de saisons, traçant de grands cercles autour de la flèche de l’ancien séminaire, certaines nichant ensuite sur le toit de l’église, d’autres se hâtant de reprendre leur transhumance. Presque inéluctablement, lorsqu’elles prenaient la voie du sud, à l’automne, mon père m’envoyait un message : « Les cigognes repartent, j’aimerais savoir où elles vont. » Il n’est plus là pour me lire, mais j’aurais voulu lui dire que, cette année, je les avais trouvées au sommet des minarets de Tinghir.

En effet, lorsqu’elles quittent l’Alsace, les cigognes empruntent une voie sinueuse, suivant d’abord le couloir rhodanien pour ensuite bifurquer vers les Pyrénées catalanes et Gibraltar : en utilisant le passage où la Méditerranée est la plus étroite, elles sont assurées que les courants d’air chaud pourront les porter dans cette zone.

Car la Mare Nostrum, cette mer qui résonne avec Croisette, Costa Brava et golfe du Lion, est redoutable. Parce qu’elle est semi-fermée, elle concentre l’énergie là où l’océan la diffuse : le mistral et la tramontane, les vagues scélérates, la surcote, les croisements de houle peuvent métamorphoser cette mer d’huile en quelques heures à peine. Même les cigognes le savent. La violence de cette mer est telle que 35 000 personnes y ont perdu la vie au cours de ce premier quart de siècle en tentant de la traverser pour migrer, sur des rafiots surchargés, des canots rafistolés, ou en tentant l’invraisemblable traversée à la nage — sur des distances illusoirement courtes — vers Gibraltar ou les exclaves espagnoles du nord du Maroc. La Méditerranée n’a aucune indulgence.

Au bord de la Méditerranée, l’Espagne contrôle la seule frontière terrestre de l’Union européenne en territoire africain, celle de deux petits territoires d’à peine plus de 18 et de 12 kilomètres carrés, Ceuta et Melilla. Dans la doctrine militaire ibérique, ces confettis d’empire, qui lui sont rattachés depuis les XVe et XVIIe siècles, sont des points commerciaux névralgiques et un ancrage stratégique central à la sécurité nationale espagnole. C’est aussi une porte d’entrée sur l’Europe, et l’une des raisons pour lesquelles elle a été graduellement fortifiée dans la période contemporaine.

Entrer par la voie terrestre sur le territoire espagnol de manière régulière requiert de passer quatre contrôles successifs du côté marocain, et un du côté espagnol. L’entrée irrégulière est autrement complexe. Outre le fait que le Maroc contribue à la contention des migrants au profit de l’Union européenne — une manifestation évidente de l’externalisation des politiques migratoires —, la frontière est émaillée de trois barrières successives (allant jusqu’à 10 mètres de haut) du côté espagnol et de deux du côté marocain, hérissées de fils barbelés et entre lesquelles trônent des miradors occupés par des militaires. La « forteresse Europe » n’est pas une abstraction.

Mais derrière cette coopération frontalière, ces territoires incarnent toute la complexité de l’équilibre géopolitique de la Méditerranée occidentale. Le Maroc, tout en assurant le contrôle migratoire à la périphérie de l’Union, réfute la souveraineté espagnole sur les exclaves, soulignant de plus en plus vocalement la marocanité de Ceuta et Melilia.

Il faut dire qu’il a plusieurs atouts en main. Le premier tient aux stratégies « hybrides » qu’offre la pression migratoire : relâcher les contrôles frontaliers exerce une pression immédiate sur les frontières des exclaves — et donc sur l’Espagne —, constituant un levier redoutable. Le deuxième est la construction de grands ports commerciaux sur la côte méditerranéenne, comme Tanger Med et Nador West Med, qui minorent l’importance des ports espagnols et isolent les deux villes, au point où, dans la péninsule ibérique, on a pu parler d’encerclement délibéré. Le dernier, et non le moindre, est diplomatique et repose sur une longue relation avec… les États-Unis. En effet, le Royaume du Maroc a été l’un des premiers pays à reconnaître la toute nouvelle République américaine en 1777, et le traité d’amitié qui a été conclu dans la foulée en 1786 demeure la plus ancienne relation conventionnelle formelle des États-Unis. Et le bâtiment de la légation américaine au cœur de la Casbah de Tanger, seul monument historique américain hors des États-Unis, atteste de ce lien étroit.

L’histoire se joue sur un temps long. L’homme alors peu connu qui serre la main du roi Hassan II en 1991 sous l’objectif du photographe Mohamed Maradji sera, trois décennies plus tard, président des États-Unis : c’est lui qui reconnaîtra la position marocaine sur le Sahara occidental en 2020 en la liant aux accords d’Abraham, lui dont la diplomatie aura permis en octobre dernier l’adoption par le Conseil de sécurité des Nations unies d’une résolution et de la tenue de pourparlers pour ce territoire.

Il n’est donc pas négligeable qu’en avril 2026, un rapport de la commission parlementaire des crédits de la Chambre des représentants des États-Unis fasse référence à Ceuta et à Melilla comme « deux villes sous administration espagnole en territoire marocain », et qu’elles figurent en des termes similaires dans un rapport remis au même moment au président. D’autant que le torchon brûle entre Madrid et Washington depuis que le premier ministre Sanchez a décidé de fermer l’espace aérien espagnol aux avions américains impliqués en Iran, suscitant l’ire de la Maison-Blanche en octobre et menant le Pentagone à évoquer la suspension de l’Espagne de l’Alliance atlantique en avril.

Ce glissement n’est pas anodin et s’inscrit dans la recomposition des termes de l’espace trans(afro)atlantique. En devançant (ce qui témoigne d’une certaine urgence) la négociation de l’accord militaire entre les deux pays, les États-Unis font du Maroc, pour la période 2026-2036, l’un des pivots stratégiques de leur politique étrangère et la clé de voûte de leur stratégie africaine. Il est désormais le premier pays africain à intégrer le système Link-16, standard de communication tactique chiffré de l’OTAN, et il est pensé comme un véritable corridor stratégique intercontinental, permettant de consolider à la fois l’accès aux ressources critiques et le verrouillage préventif de Gibraltar.

Vus de la citadelle de Melilla (et de bien d’autres territoires périphériques qui pourraient se retrouver dans la mire des États-Unis), ces glissements, dans un monde en mutation profonde, sont considérables. Voire existentiels.

Au sommet des minarets, les cigognes sont les témoins silencieux d’un monde qui change. Même pour elles, qui hésitent désormais à franchir le Sahara et se sédentarisent en Espagne et au Maroc, au point où, dit la science, elles pourraient en oublier leur géographie nomade.

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