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Manque d’amour

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Les membres du Parti libéral du Canada ont choisi Mark Carney comme chef, en 2025, en toute connaissance de cause. Bien que novice en politique, l’ancien gouverneur des banques centrales canadienne et britannique était loin d’être un parfait inconnu. Sa réputation en tant que patron hyperexigeant, et souvent colérique, l’avait précédé. Il avait gravi les échelons dans un secteur bancaire dominé par les personnalités de type A et avait évolué dans les cercles d’élites de la haute finance internationale. Spécialiste en gestion de crise, il ne comptait pas les heures de travail, et s’attendait à autant de ses collègues.

Des ex-collègues de M. Carney à Goldman Sachs, à la Banque du Canada et à la Banque d’Angleterre interrogés par les journalistes avaient tous souligné son tempérament volcanique, surtout envers ceux qui ne maîtrisaient pas suffisamment leurs dossiers à son goût. Deux expressions anglaises revenaient régulièrement dans les portraits du diplômé des universités Harvard et Oxford. « He does not suffer fools gladly » (Il ne supporte pas les imbéciles). « He considers himself the smartest person in the room » (Il se considère comme la personne la plus intelligente dans la pièce).

La plupart des libéraux savaient tout ça avant de l’élire comme chef.

Il n’empêche que, pour beaucoup de députés libéraux qui avaient travaillé sous Justin Trudeau, ce n’était pas une chose facile que de s’adapter au style de leadership de M. Carney. Si leur ancien chef pouvait être lui aussi insensible à leurs préoccupations particulières, leur nouveau patron manque carrément de patience envers ceux qui l’importunent avec leurs « petits » problèmes. Alors qu’il dit vouloir accomplir de grandes choses pour le pays, dont l’existence même est menacée par les visées expansionnistes de Donald Trump et les mouvements séparatistes en Alberta et au Québec, il ne tolère pas l’impertinence des députés qui se plaignent de leur sort ou des dossiers qu’il considère comme étant accessoires par rapport aux missions prioritaires de son gouvernement.

Les députés Jaime Battiste (de la Nouvelle-Écosse), Doug Eyolfson (du Manitoba) et Angelo Iacono (du Québec) auraient appris cela à leurs dépens, selon des fuites du caucus libéral qui ont fait l’objet de reportages cette semaine dans les médias torontois. M. Carney leur aurait passé un savon devant leurs collègues après qu’ils eurent osé s’opposer à lui dans des réunions de caucus dernièrement. Selon les reportages, M. Battiste aurait exprimé des réserves sur les amendements que souhaite apporter le gouvernement à la Loi sur les Indiens visant à rétablir le statut d’autochtone d’environ 3500 individus. M. Eyolfson aurait déploré le silence de M. Carney concernant un projet de loi albertain qui permettrait aux médecins inscrits au régime public de santé de pratiquer simultanément au privé. M. Ianoco aurait demandé pourquoi M. Carney n’avait pas encore visité sa circonscription lavalloise.

Ces fuites sont révélatrices non pas parce qu’elles nous apprennent quelque chose de nouveau sur le caractère de M. Carney, mais parce qu’elles témoignent de la grogne qui s’installe chez certains députés d’arrière-ban et qui risque de revenir hanter le premier ministre si jamais sa popularité commence à fléchir dans les mois qui viennent. Ce n’est décidément pas le cas actuellement. À 50 % d’appuis dans le dernier sondage Léger, les libéraux trônent toujours en tête des intentions de vote plus d’un an après les dernières élections, et ce, principalement grâce à M. Carney, dont le taux d’approbation atteint 56 %.

Il n’en demeure pas moins que la prochaine année s’annonce particulièrement difficile pour le gouvernement de M. Carney. L’économie canadienne stagne. Les négociations sur le renouvellement de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique exigeront fort probablement d’importantes concessions de la part d’Ottawa au-delà de celles que le gouvernement a déjà faites, dont la suspension cette semaine du règlement du CRTC forçant les plateformes de diffusion en continu américaines à consacrer 15 % de leurs revenus canadiens aux contenus canadiens. S’ajoute à ce défi celui de l’unité nationale alors que les Albertains s’apprêtent à voter sur la place de leur province au sein de la fédération et que le Parti québécois se rapproche du pouvoir en promettant un référendum sur la souveraineté.

M. Carney n’est pas du genre à se laisser intimider par de tels défis. Mais il devra néanmoins s’assurer de l’unité de son caucus s’il espère les relever avec succès. Les fuites concernant les réunions houleuses du caucus ne sont pas le seul indice selon lequel cette unité semble menacée. La lettre que 14 députés ont envoyée ce mois-ci au premier ministre déplorant les reculs du gouvernement en matière d’environnement suggère qu’il y a des limites aux compromis que M. Carney peut leur demander d’accepter au nom de la réalisation des grands projets d’infrastructure. Sa quasi-indifférence à la démission de Steven Guilbeault est restée en travers de la gorge des défenseurs de l’ancien ministre de l’Environnement sous Justin Trudeau. « C’est la vie », a dit le premier ministre lors de l’annonce du départ de celui qui voit son legs politique anéanti par M. Carney depuis un an.

Avec une si mince majorité à la Chambre des communes, M. Carney serait avisé de montrer un peu plus d’amour envers ses députés. Sa survie politique pourrait même en dépendre.

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