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Singapour est passé de 527 km² à 721 km² en un demi-siècle : ce qui a payé cet agrandissement a disparu chez le voisin

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Sept cent vingt et un kilomètres carrés. C’est la superficie que revendiquait Singapour en 2019, contre 527 km² au moment de son indépendance en 1965. En un demi-siècle, la cité-État a donc gonflé de près de 40 %, sans annexer le moindre territoire voisin ni repousser une seule frontière terrestre. Elle a simplement importé du sable. Des centaines de millions de tonnes, déversées dans la mer pour transformer des bancs de vase en quartiers d’affaires, en pistes d’aéroport ou en zones industrielles. Le problème, c’est que ce sable venait de quelque part, et qu’il a fallu le prendre ailleurs pour le poser ici.

À retenir

  • Singapour a augmenté sa taille de 194 km² en un demi-siècle, mais pas en annexant des terres
  • Une vingtaine d’îles indonésiennes ont complètement disparu pour alimenter cette expansion
  • Les restrictions d’exportation ont simplement déplacé le problème vers de nouveaux fournisseurs régionaux

Sommaire

  1. Une vingtaine d’îles indonésiennes rayées de la carte
  2. Jakarta ferme le robinet, Singapour change de fournisseur
  3. Le prix caché de l’agrandissement, chez Singapour aussi

Une vingtaine d’îles indonésiennes rayées de la carte

L’Indonésie a payé la facture la première, et le plus lourdement. L’agrandissement de Singapour s’est opéré au détriment d’une vingtaine d’îles indonésiennes, qui ont tout simplement disparu de la surface du globe, avant que Jakarta n’interdise, au début des années 2000, l’exportation de son sable. Des îlots entiers, situés notamment près du détroit de Macassar, ont été aspirés par des dragueuses jusqu’à ne plus laisser qu’une fine langue de sable visible à marée basse. Ces îles, autrefois d’une cinquantaine d’hectares en moyenne, ont aujourd’hui cédé la place à une fine couche de sable d’une centaine de mètres visible à marée basse.

Le mécanisme est presque mécanique, au sens propre. En exploitant à outrance le sable, c’est tout l’équilibre naturel qui est perturbé. Le pompage du sable marin crée un vide que la nature comble rapidement par les actions combinées du vent et des vagues. C’est alors le sable des plages et des îles voisines qui vient boucher les gigantesques trous. il ne suffit pas de retirer du sable à un endroit précis : tout un système côtier s’effondre en cascade, bien au-delà de la zone de dragage initiale. Cette réaction en chaîne explique pourquoi des îles jamais directement draguées ont fini, elles aussi, par s’éroder puis disparaître.

La note diplomatique a fini par arriver. L’Indonésie accuse Singapour d’être le responsable de la disparition de 24 de ses îles et de la réduction de 7 autres, à cause du dragage intempestif de sable ayant réduit leur superficie jusqu’à, parfois, leur complet engloutissement. Certains de ces îlots faisaient office de bornes pour tracer les frontières maritimes. Leur disparition a donc créé un vide juridique embarrassant : comment délimiter une frontière quand le point de référence n’existe plus ?

Jakarta ferme le robinet, Singapour change de fournisseur

Face à l’ampleur des dégâts, l’Indonésie a fini par couper les vivres. L’interdiction d’exporter du sable, décrétée au début des années 2000, aurait pu freiner sérieusement l’appétit territorial de Singapour. Il n’en a rien été. La cité-État se fournit aujourd’hui principalement au Cambodge, où l’industrie du dragage de sable a un impact dévastateur, selon l’ONG britannique Global Witness. Le sable de Singapour a simplement changé de nationalité, sans changer de destination finale.

La Malaisie et le Vietnam ont suivi le même chemin que Jakarta, restreignant à leur tour leurs exportations. Mais les circuits parallèles n’ont pas disparu pour autant. Grâce aux réseaux des trafiquants du lieu, des négociants singapouriens, faux noms, fausses compagnies, continuent de se fournir en sable au Cambodge, en Indonésie, en Malaisie et au Vietnam, faisant fi des interdictions d’importer du sable de ces pays avec l’appui tacite du gouvernement de Singapour. Sur deux décennies, l’ampleur du phénomène donne le vertige : une analyse liée à l’ONU estimait en 2019 que Singapour avait importé 517 millions de tonnes de sable en vingt ans, ce qui en faisait le premier importateur mondial de sable. Pour se donner une idée, cela représenterait de quoi remplir plusieurs centaines de milliers de piscines olympiques, uniquement pour combler la mer autour d’un territoire à peine plus grand que l’île de la Réunion.

Le prix caché de l’agrandissement, chez Singapour aussi

La cité-État n’a pas seulement exporté les dégâts. Elle en a aussi encaissé une partie chez elle. Nearly all of the original shore, and its attendant mangrove forests and natural beaches, were lost. So too were two-thirds of Singapore’s coral reefs. Les récifs coralliens intertidaux sont passés de 16 km² à 9 km² entre 1993 et 2011, un recul directement lié à l’intensité des travaux de remblaiement le long des côtes. Paradoxe intéressant : les mangroves, elles, ont légèrement progressé sur la même période, grâce à des programmes de restauration lancés en parallèle. Comme si Singapour rattrapait d’une main ce qu’elle détruisait de l’autre.

Consciente que le sable devient une ressource géopolitiquement explosive, la cité-État a fini par changer de technique. Plutôt que de remblayer systématiquement avec du sable importé, elle mise désormais sur les polders, ces terres asséchées derrière des digues, sans apport massif de matériau extérieur. Un polder de 800 hectares a ainsi été achevé sur l’île de Pulau Tekong, sans recourir à des importations de sable à grande échelle pour le combler. Le gouvernement singapourien présente désormais ces extensions moins comme un caprice immobilier que comme un rempart contre la montée des eaux, un argument qui a pris un tout autre relief depuis que le changement climatique s’est imposé dans le débat public.

Reste une question que peu de rapports officiels abordent frontalement : qui, dans la région, accepte encore de vendre son littoral au prix du mètre cube ? Le Myanmar et le Cambodge continuent d’apparaître régulièrement dans les circuits d’approvisionnement singapouriens, souvent via des sociétés écrans qui masquent l’origine réelle du sable. Tant qu’aucune convention internationale ne réglemente ce commerce à l’échelle mondiale, rien n’empêche qu’une nouvelle vingtaine d’îles, ailleurs, finisse un jour engloutie pour agrandir une autre cité-État en manque de place.

Sources : academia.edu | medium.com | lepetitjournal.com

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