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À 780 km au-dessus de nos têtes tournent depuis 1998 soixante-six satellites qu’on a sérieusement envisagé de faire retomber un par un

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Soixante-six satellites qui tournent en silence à 780 kilomètres d’altitude, six couloirs orbitaux, une couverture qui va d’un pôle à l’autre. Depuis leur mise en service le 1er novembre 1998, ces engins forment la constellation Iridium, un projet qui a failli finir carbonisé dans l’atmosphère à peine deux ans après son lancement commercial. L’histoire mérite d’être racontée, car elle mélange ambition démesurée, calcul financier raté et sauvetage in extremis digne d’un scénario hollywoodien.

À retenir

  • Un projet spatial de 5 milliards de dollars devenu obsolète avant même son lancement commercial
  • À quelques heures de la désorbitation totale, un appel qui n’est jamais arrivé
  • Du plus grand échec des télécoms à l’infrastructure essentielle des militaires et des avions

Sommaire

  1. Un pari à cinq milliards de dollars, conçu avant même l’ère du portable
  2. Dix mille abonnés pour un système pensé pour des millions
  3. Le bouton jamais pressé
  4. Une deuxième vie, portée par l’armée puis par les smartphones

Un pari à cinq milliards de dollars, conçu avant même l’ère du portable

Tout commence dans les laboratoires Motorola, au milieu des années 1980. L’idée : permettre à n’importe qui, n’importe où sur la planète, de passer un appel téléphonique sans dépendre d’un réseau terrestre. Le projet initial prévoyait 77 satellites, nommés d’après l’élément chimique iridium de numéro atomique 77, en orbite à environ 780 km d’altitude pour assurer une couverture pôle à pôle. Les ingénieurs finiront par démontrer que 66 satellites suffisent, répartis sur six plans orbitaux polaires.

Le déploiement démarre en 1997. Les lancements débutent en mai de cette année-là, et en l’espace de douze mois, 66 satellites sont mis en orbite, plus quelques exemplaires de secours. Fusées Delta II américaines, Proton russes, Longue Marche chinoises : la constellation Iridium a littéralement mobilisé l’industrie spatiale mondiale pour voir le jour. Coût total de l’opération, satellites et infrastructures compris : plus de cinq milliards de dollars, un montant qui fait à l’époque de ce programme le plus gros projet satellitaire privé jamais tenté.

Le problème, c’est que pendant que Motorola peaufinait son réseau pendant plus d’une décennie, le monde a changé sous ses pieds. Conçu au milieu des années 1980, le système était déjà dépassé au moment de son déploiement en 1998, proposant des communications mondiales via un téléphone gros comme une brique, vendu 3 000 dollars, avec des tarifs allant de 6 à 30 dollars la minute. Sur le papier, l’argument séduit : joindre son bureau depuis le milieu du Sahara ou d’un cargo en pleine mer. Dans les faits, le GSM terrestre venait de démocratiser le téléphone mobile à une fraction du prix, sans brique dans la poche ni facture à quatre chiffres.

Dix mille abonnés pour un système pensé pour des millions

Les prévisions initiales tablaient sur des centaines de milliers de clients dès la première année. La réalité a été cruelle. Une multitude de problèmes ont plombé l’entreprise, et dès mai 1999, Iridium ne comptait que 10 000 abonnés. Les combinés, encombrants, ne fonctionnaient pas à l’intérieur des bâtiments ni dans les voitures. Autant dire un handicap majeur pour un produit censé s’adresser à des cadres pressés en déplacement.

La sanction financière ne tarde pas. En août 1999, Iridium fait défaut sur sa dette et dépose le bilan sous le régime du Chapter 11. À l’époque, il s’agit de l’une des vingt plus importantes faillites de l’histoire des États-Unis. Motorola, principal actionnaire et bailleur de fonds, se retrouve exposé à hauteur de plusieurs milliards de dollars pour un pari technologique qui avait mis plus de dix ans à sortir de terre.

Le bouton jamais pressé

Voilà où l’histoire bascule vraiment. Sans repreneur, la loi du marché est implacable : un satellite qui ne rapporte rien coûte cher à maintenir en orbite. En août 2000, Motorola annonce son intention de désorbiter l’ensemble des satellites et de fermer définitivement le réseau Iridium. Concrètement, cela signifiait faire retomber, un par un, soixante-six engins vers l’atmosphère pour les laisser se consumer.

Le scénario était à quelques jours, voire quelques heures, de se concrétiser. À l’automne 2000, alors qu’un homme d’affaires nommé Dan Colussy négociait fébrilement entre le Pentagone, un assureur londonien et un membre de la famille royale saoudienne, Motorola menaçait quotidiennement de laisser tout le réseau satellitaire s’écraser au sol. Tout le logiciel nécessaire pour le faire retomber avait déjà été chargé. Il ne restait qu’un bouton à presser, et l’opérateur attendait l’appel. Cet appel n’est jamais arrivé.

Un groupe d’investisseurs rachète finalement l’intégralité du système. Le système qui avait coûté plus de cinq milliards de dollars à Motorola pour être construit s’est finalement vendu 25 millions de dollars, soit environ un demi-centime pour chaque dollar dépensé à l’origine. Une décote vertigineuse, presque comique au regard de l’investissement initial, mais qui a suffi à sauver la constellation de l’incinération programmée. Quelques jours avant la désorbitation prévue, le département de la Défense américain a accordé à la nouvelle Iridium Satellite LLC un contrat de 72 millions de dollars pour deux ans de communications illimitées au profit de 20 000 utilisateurs gouvernementaux, un filet de sécurité providentiel qui a permis au réseau de continuer à tourner pendant que l’entreprise se restructurait. Le service commercial a repris officiellement le 30 mars 2001.

Une deuxième vie, portée par l’armée puis par les smartphones

Sauvée de justesse, la constellation a fini par trouver son public, loin du grand public visé au départ. L’entreprise a bâti une base d’environ 305 000 clients et affiche une activité rentable depuis 2005, en misant sur des secteurs de niche : militaires, compagnies aériennes, industries pétrolières et gazières, transport maritime. Les satellites originaux, usés par le temps, ont ensuite été remplacés. Entre 2017 et 2019, SpaceX a lancé 75 satellites Iridium de nouvelle génération en orbite basse à bord de fusées Falcon 9, en huit tirs, le dernier ayant eu lieu le 11 janvier 2019 pour une constellation pleinement opérationnelle dès le 5 février 2019.

Aujourd’hui, le nombre de satellites actifs reste étrangement identique à l’origine : soixante-six satellites opérationnels répartis sur six plans orbitaux à environ 780 km d’altitude, plus neuf exemplaires de secours en orbite. Un clin d’œil que même les ingénieurs n’auraient pas osé écrire d’avance : le chiffre honni par le marché du téléphone mobile grand public dans les années 1990 est devenu, vingt ans plus tard, la référence des communications militaires, aéronautiques et, désormais, des messages satellite intégrés directement dans certains smartphones Android grâce à un partenariat avec Qualcomm. L’échec commercial le plus spectaculaire de l’histoire des télécoms tourne encore, chaque jour, au-dessus de nos têtes.

Sources : ewh.ieee.org | kellogg.northwestern.edu

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