Cent tonnes de poudre de fer jetées dans le Pacifique Nord, en toute discrétion, à 300 kilomètres des côtes de Haida Gwaii. L’opération, menée en juillet 2012 par une entreprise canado-américaine, visait à provoquer une explosion de phytoplancton capable d’aspirer le CO2 atmosphérique et de l’enfouir au fond de l’océan. Mais ce carbone promis au fond marin n’y est, à ce jour, jamais officiellement arrivé. L’expérience reste l’un des épisodes les plus troublants de la géo-ingénierie climatique.
À retenir
- Pourquoi cent tonnes de poudre de fer ont-elles été secrètement déversées à 300 km des côtes canadiennes ?
- Une tache verte visible depuis l’espace s’est formée, mais le mystère demeure : où est passé le carbone ?
- Deux moratoires internationaux baffoués et un raid en gilets pare-balles : comment cette expérience a-t-elle escaladé jusqu’à la confrontation juridique ?
Sommaire
- Un village indigène, un homme d’affaires américain et 2,5 millions de dollars
- Un nuage de plancton visible depuis l’espace, mais un bilan carbone resté flou
- Deux moratoires internationaux bafoués, un raid en uniforme pare-balles
Un village indigène, un homme d’affaires américain et 2,5 millions de dollars
En septembre 2010, John Disney et Russ George établissent une entité baptisée Haida Salmon Restoration Corporation. Le financement de l’expédition océanique nécessite un investissement de 2,5 millions de dollars. Cet argent vient en grande partie du conseil du village d’Old Massett, sur l’archipel de Haida Gwaii, en Colombie-Britannique. Le chômage y était alors massif, atteignant 19 % selon l’enquête nationale sur les ménages de 2011 au Canada. L’idée de Russ George, ancien militant de Greenpeace devenu entrepreneur controversé du carbone, séduit : relancer les populations de saumon en fertilisant l’océan, tout en générant des crédits carbone potentiellement lucratifs. L’entreprise estimait pouvoir engranger jusqu’à 35 millions de dollars dès la première année, soit un retour sur investissement de près de 1 300 %.
En juillet 2012, un navire quitte les eaux avec, à son bord, environ 100 tonnes de poussière de fer destinées à être déversées dans le Pacifique Nord. Les documents évoquent 220 462 livres, soit 100 tonnes, de sulfate de fer répandues à 200 milles nautiques à l’ouest des îles de Haida Gwaii. Certaines sources, dont Wikipédia, évoquent même 120 tonnes de composé de fer déposées sur les routes de migration des saumons roses et sockeye, sur une période de 30 jours. Peu importe le chiffre exact : il s’agit, sans conteste, de la plus grande opération de ce type jamais menée, plus de cent fois supérieure à toute tentative précédente.
Un nuage de plancton visible depuis l’espace, mais un bilan carbone resté flou
Le principe chimique n’a rien de fantaisiste. La fertilisation ferrique est expérimentée à petite échelle par plusieurs gouvernements dans les zones océaniques riches en nutriments mais pauvres en chlorophylle : ajouter du fer y stimule la croissance du plancton, qui absorbe le dioxyde de carbone atmosphérique, puis, en mourant, coule avec ce carbone jusqu’au fond de l’océan, où il devrait rester piégé indéfiniment. Sur le papier, l’océan devient une pompe à carbone. Dans les faits, la réaction a bel et bien eu lieu : le projet a provoqué une efflorescence de plancton de 35 000 km², confirmée par les images satellite de la NASA, et qui a duré plusieurs mois. Une tache verte visible depuis l’orbite terrestre, plus vaste que la Corse.
Mais une efflorescence n’est pas une preuve de séquestration. À ce jour, il reste toujours incertain que l’opération ait réellement fonctionné. Le plancton peut tout aussi bien être consommé par d’autres organismes marins et relâcher son carbone plus haut dans la chaîne alimentaire, sans jamais couler durablement au fond. Même les chercheurs favorables au principe de la fertilisation ferrique, comme Victor Smetacek de l’Institut Alfred Wegener, ont jugé que l’expérience canadienne avait été menée n’importe comment, regrettant qu’elle donne une mauvaise réputation à toute la discipline. La poudre de fer a bien nourri des micro-algues, mais la promesse d’un puits de carbone durable au fond du Pacifique n’a jamais été vérifiée, ni par des mesures indépendantes, ni par un protocole scientifique reconnu.
Deux moratoires internationaux bafoués, un raid en uniforme pare-balles
Le problème n’est pas seulement scientifique, il est aussi juridique. En mai 2008, les parties à la Convention sur la diversité biologique (CBD) ont instauré ce qu’on appelle désormais le moratoire de la CBD sur la fertilisation océanique, en raison de l’absence de données fiables couvrant tous les aspects pertinents de cette pratique. Parallèlement, le protocole de Londres a adopté en octobre 2008 une résolution selon laquelle les activités de fertilisation océanique autres que la recherche scientifique légitime ne devraient pas être autorisées. Deux verrous internationaux, posés quatre ans avant l’expédition de Haida Gwaii.
L’opération de la Haida Salmon Restoration Corporation les a ignorés tous les deux. Environnement Canada a jugé que l’expérience était illégale au regard du droit canadien et qu’elle violait à la fois la Convention sur la diversité biologique et la Convention de Londres régissant les rejets en mer. Les autorités ont informé la société que son expérience violait la loi environnementale canadienne, qu’elle ait eu lieu à l’intérieur ou à l’extérieur de la limite des 200 milles, faute de permis, qui n’a d’ailleurs jamais été délivré.
L’affaire prend un tour presque cinématographique en mars 2013. Le 27 mars 2013, des agents en uniforme noir d’Environnement Canada arrivent et exécutent un mandat de perquisition dans les bureaux vancouverois de la Haida Salmon Restoration Corporation, trouvant plusieurs personnes, dont Russ George, qu’ils rassemblent dans un bureau du sous-sol pour les interroger pendant 22 heures tout en fouillant leurs postes de travail. Les officiels canadiens, qui avaient revêtu des gilets pare-balles pour cette opération, estimaient qu’il s’agissait d’une pollution pure et simple.
La société a tenté de faire annuler ces mandats devant la justice. Mais un juge de la Cour suprême de Colombie-Britannique a fini par statuer que l’enquête d’Environnement Canada pouvait se poursuivre. L’organisation risquait alors jusqu’à dix accusations pour infractions environnementales, après avoir perdu ce recours judiciaire. Russ George, lui, a fini par être écarté de sa propre création : dès mai 2013, le village d’Old Massett a rompu tout lien avec l’homme d’affaires américain.
Quatorze ans plus tard, l’histoire de Haida Gwaii sert toujours de contre-exemple dans les débats sur la géo-ingénierie marine. Les projets de captation de carbone par les océans n’ont pas disparu, bien au contraire : ils se multiplient sous des formes plus encadrées, avec permis, comités scientifiques et suivi indépendant. Mais aucun n’a depuis osé reproduire, à cette échelle et sans autorisation, le geste de 2012. La leçon tient en une phrase glaçante prononcée à l’époque par un responsable de l’ETC Group : le moratoire de l’ONU sur la fertilisation ferrique avait été rédigé, cinq ans plus tôt, en pensant précisément à cet homme.
Sources : en.wikipedia.org | epa.gov | legacy.geog.ucsb.edu


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