Un chèque d’au moins 2,6 milliards de dollars. C’est la facture que la ville de Los Angeles a payée pour maîtriser la poussière d’un lac qu’elle a elle-même asséché il y a plus d’un siècle. Los Angeles a investi plus de 2,6 milliards de dollars, ce qui a permis de réduire les émissions de poussière du lac Owens de plus de 99 %. Et cette facture continue de grimper, année après année, sans qu’aucune date de fin ne soit annoncée.
L’histoire commence en 1913, quand la ville décide de détourner la rivière Owens vers son aqueduc pour alimenter sa croissance démographique. La poussière est un problème coûteux causé il y a 100 ans, quand l’eau a été détournée vers l’aqueduc de Los Angeles. En une quinzaine d’années à peine, le lac Owens, qui couvrait autrefois 110 miles carrés (environ 285 km²) selon les archives citées par le Los Angeles Times, se transforme en une immense étendue de sel et de sédiments à nu. Personne, à l’époque, n’imagine les conséquences sanitaires de cette décision purement hydraulique.
À retenir
- Une décision hydraulique prise en 1913 génère toujours des factures colossales aujourd’hui
- Le lac mort souffle une poussière toxique contenant arsenic, plomb et sélénium
- Los Angeles réinjecte annuellement l’équivalent de tout San Francisco en eau pour éteindre ce problème invisible
Sommaire
- La pire pollution aux particules fines des Etats-Unis
- Arroser un lac qui n’existe plus
- Un chantier permanent, financé par les habitants de Los Angeles
La pire pollution aux particules fines des Etats-Unis
Le fond du lac exposé n’est pas un simple désert inoffensif. Quand le vent se lève dans la vallée, il soulève des nuages de particules si fines qu’elles pénètrent profondément dans les poumons. La poussière est mesurée en PM10, des particules d’environ un dixième du diamètre d’un cheveu humain, capables de provoquer toute une série de troubles respiratoires. Pire encore, cette poussière n’est pas neutre chimiquement : elle contient des niveaux significatifs de métaux toxiques comme l’arsenic, le plomb et le sélénium, hérités des sédiments accumulés pendant des millénaires au fond du lac.
L’ampleur du phénomène a fini par attirer l’attention des autorités fédérales. Le problème de poussière de la vallée d’Owens provoque une qualité de l’air dangereuse, que l’EPA qualifie de pire problème de pollution particulaire des Etats-Unis. Un comble pour une région rurale de l’est de la Sierra Nevada, loin de toute zone industrielle : ici, ce n’est pas une usine qui pollue, mais un lac mort qu’on a laissé s’assécher sans anticiper les dégâts.
Arroser un lac qui n’existe plus
Face à ce constat, Los Angeles n’a eu d’autre choix que de renvoyer de l’eau vers l’endroit même d’où elle l’avait pompée un siècle plus tôt. Le paradoxe est presque comique s’il n’était pas aussi coûteux : la ville qui a asséché la vallée pour se développer doit désormais y réinjecter des volumes considérables chaque année pour éviter que ses propres habitants, à 350 kilomètres de là, ne respirent les conséquences de ce choix. Depuis 2001, le service des eaux a détourné 25 milliards de gallons d’eau par an vers le lac Owens pour contrôler la poussière, l’équivalent certaines années de l’approvisionnement de San Francisco.
Trois techniques principales structurent ce dispositif titanesque. Les zones qui génèrent de la poussière doivent être contrôlées par une des trois mesures approuvées : l’inondation avec de fines nappes d’eau, l’implantation de végétation native tolérante au sel, ou la couverture de la surface avec du gravier. La méthode de l’inondation superficielle reste la plus répandue : elle représente environ 60 % de l’ensemble des mesures de contrôle déployées sur le site. Mais elle a un défaut majeur, celui d’exiger un arrosage permanent : les solutions d’inondation superficielle et de végétation gérée se sont révélées à la fois peu économiques et défavorables à l’environnement en raison du besoin constant d’arrosage entraînant une consommation d’eau élevée. Résultat, depuis 2012, la ville a progressivement basculé vers le gravier sur certaines zones, une solution qui ne consomme pas d’eau mais coûte cher à installer.
Un chantier permanent, financé par les habitants de Los Angeles
Le programme n’a jamais vraiment de ligne d’arrivée. Le programme de mitigation de la poussière du lac Owens est le plus grand projet de mitigation de la poussière des Etats-Unis, couvrant environ 48,6 miles carrés de fond de lac et nécessitant environ 60 000 acres-pieds d’eau par an, soit l’équivalent d’un lac artificiel entier renouvelé chaque année, uniquement pour empêcher un lac mort de souffler sa poussière. Trois cent quatre-vingt millions de mètres cubes d’eau, mobilisés non pas pour irriguer des cultures ou alimenter des foyers, mais pour maintenir humide un sol qui n’a plus aucune vocation agricole ni écologique d’origine.
La note s’est alourdie phase après phase depuis le début des travaux en 2000. En 2006, le projet affichait déjà un coût de 400 millions de dollars. En 2017, à l’achèvement des phases 9 et 10, l’investissement global de la ville dans le programme avait atteint près de 2 milliards de dollars. Cinq ans plus tard, en 2022, la facture dépassait 2,5 milliards de dollars payés par les usagers de LADWP. Et ce montant continue d’inclure, chaque année, les coûts d’investissement initiaux, l’exploitation et la maintenance, des frais réglementaires toujours plus élevés, et le remplacement de l’eau par des sources régionales et étatiques plus coûteuses.
Ce fardeau financier nourrit des tensions politiques récurrentes entre Los Angeles et les autorités locales de qualité de l’air, la Great Basin Unified Air Pollution Control District, chargée de faire respecter les normes fédérales. La ville a même été condamnée à une amende de 21 millions de dollars pour un retard sur une parcelle de seulement cinq acres, ce qui donne une idée du niveau de surveillance appliqué à ce site. Un responsable du service des eaux résumait la situation avec une formule sans détour : « il est stupéfiant, le montant d’argent que nous dépensons dans cette entreprise, alors que nous avons déjà dépassé notre objectif de plus de 99 % de confinement ». Reste une question que personne n’a encore tranchée : combien de décennies supplémentaires les habitants de Los Angeles continueront-ils de payer, sur leur facture d’eau, pour un lac disparu depuis 1926 ?
Sources : ceqanet.lci.ca.gov | ladwp.com | pacific.edu


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