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Derrière 33,9 km de digue refermés en 2006 sèche une vasière que des centaines de milliers d’oiseaux migrateurs ne retrouvent plus

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Sur les images satellites, la cicatrice est nette : une ligne grise de 33,9 kilomètres qui tranche la mer Jaune en deux, au large de Gunsan, à 270 kilomètres au sud-ouest de Séoul. Derrière cette digue achevée en 2006, la plus grande vasière d’Asie du Nord-Est s’est asséchée en quelques saisons à peine. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : des comparaisons entre les pics de fréquentation de 2004-2005 et les niveaux relevés en 2011-2013 ont enregistré une baisse de 95 % de l’abondance pendant la migration vers le nord et de 97,3 % pendant la migration vers le sud sur les sites de Saemangeum. Des centaines de milliers d’oiseaux qui faisaient escale ici, sur la route migratoire est-asiatique-australasienne, ont dû trouver refuge ailleurs. Ou disparaître.

À retenir

  • Une digue de 34 km a éliminé 401 km² de vasières vitales en quelques saisons à peine
  • Les populations d’oiseaux migrateurs ont chuté de 74 à 97% selon les espèces
  • Le projet économique promis reste inachevé deux décennies après, coûtant 16,5 milliards de dollars

Sommaire

  1. Une vasière vitale rayée de la carte en quelques années
  2. Vingt ans après, des terres toujours en friche
  3. Un symbole devenu cas d’école mondial

Une vasière vitale rayée de la carte en quelques années

Avant les travaux, l’endroit n’avait rien d’anodin. Autour de 400 000 limicoles dépendaient des vasières de l’estuaire de Saemangeum comme terrain d’alimentation essentiel sur les 24 000 km de migration entre l’Asie et l’Alaska et la Russie, parmi lesquels deux espèces menacées à l’effectif mondial inférieur au millier d’individus, le chevalier tacheté et le bécasseau spatule. La fermeture du système d’écluses accompagnant la digue, qui s’est poursuivie jusqu’en 2010, a détruit 401 kilomètres carrés de vasières que des milliers d’oiseaux limicoles migrateurs utilisant la voie de migration est-asiatique-australasienne utilisaient autrefois comme site d’escale, contribuant au déclin marqué d’espèces comme le courlis d’Extrême-Orient.

Le détail espèce par espèce donne le vertige. Le bécasseau spatule, déjà en danger critique, a quasiment déserté la zone ; le bécasseau de l’Anadyr a chuté de 93 %, le chevalier tacheté de 47 %, le bécasseau maubèche de 97 % et la barge à queue noire de 56 %. Une partie des oiseaux s’est repliée sur l’estuaire voisin du Geum, mais ce report n’a rien compensé : tous sites confondus, les effectifs de limicoles ont chuté de 74 %, preuve qu’une vasière ne se remplace pas par une autre à quelques kilomètres de là. Sur le terrain, l’ampleur du désastre frappe même les militants les plus aguerris. Un activiste environnemental raconte qu’autrefois, où qu’il plante sa pelle dans la boue, « je trouvais des êtres vivants », avant d’ajouter, presque pour s’en convaincre : « j’essaie de garder espoir. Je ne veux pas encore penser que cet endroit est mort ».

Vingt ans après, des terres toujours en friche

Le projet, lancé sous la dictature militaire des années 1980, visait initialement à récupérer 400 kilomètres carrés de « terres en friche » pour y installer des rizières. Le calcul s’est révélé faux presque immédiatement : au moment où les gros travaux se sont achevés en 2010, il était devenu manifeste que les sols marécageux exposés ne pourraient jamais supporter de rizières commerciales. Aujourd’hui, sur certaines parcelles, on sème tout juste des herbes tolérantes au sel pour nourrir le bétail. Le reste des 401 km2 promis attend toujours son affectation, deux décennies après la fermeture de la digue.

Faute de rizières viables, l’État a changé son fusil d’épaule. Il propose désormais un nouveau plan pour reclasser les zones humides remblayées en parcs industriels « respectueux de l’environnement », avec un terminal de croisière évoqué et l’espoir d’attirer 700 000 nouveaux habitants sur le site. Les riverains, eux, restent sceptiques face à ces promesses recyclées. La facture, elle, ne l’est pas : le seul mur de béton a coûté près de 2,9 billions de wons, mais l’ensemble du projet Saemangeum, avec ses infrastructures et son aménagement, atteint aujourd’hui environ 22,7 billions de wons, soit près de 16,5 milliards de dollars au taux de change de 2025. Vingt-deux mille milliards de wons pour des terres en grande partie inoccupées : le contraste est saisissant.

Ironie du sort, quand la digue a finalement été inaugurée en 2010, l’ancien maire d’un village insulaire de la zone se souvient d’une liesse locale : « nous avions même organisé une fête au village quand la digue a été terminée ». L’espoir d’un renouveau économique était alors intact. Seize ans plus tard, les golfs et les zones industrielles annoncés dans les années 1990 restent largement à l’état de plans, tandis que les pêcheurs qui vivaient de ces bassins avant leur assèchement racontent que le bassin leur procurait largement de quoi se nourrir.

Un symbole devenu cas d’école mondial

Saemangeum est aujourd’hui cité dans la littérature scientifique internationale comme l’exemple emblématique des dégâts causés par les grands projets de poldérisation sans garde-fous stricts. Les chercheurs soulignent que contrairement aux projets de poldérisation d’Europe du Nord-Ouest, soumis à des règles strictes limitant les effets néfastes, les grands projets sud-coréens sont menés sous des lois datant de 1962, ce qui explique la disparition de nombreuses vasières écologiquement précieuses ces dernières décennies. À l’échelle du pays, 65 % de ces écosystèmes fragiles ont disparu ces dernières décennies sous les bulldozers des projets de poldérisation.

La bataille juridique et citoyenne autour de Saemangeum, qui a duré plus de quinze ans et traversé plus de vingt ans et cinq élections présidentielles, a laissé une trace dans le droit sud-coréen : les controverses ont contribué à l’adoption puis au renforcement du Wetland Conservation Act de 1999, amendé en 2014, censé prévenir la disparition future des zones humides et favoriser leur restauration. Un documentaire réalisé par Hwang Yin, sorti en 2022, retrace d’ailleurs le combat de plusieurs décennies mené par les citoyens contre ce projet. Reste une question que peu de responsables osent affronter frontalement : combien d’autres vasières asiatiques, essentielles à des voies migratoires vieilles de millions d’années, suivront le même chemin avant que les leçons de Saemangeum ne soient vraiment tirées ?

Sources : cambridge.org | festivalmigrateurs.com | environmentamericas.org

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