NE LAISSER PAS LE 5G DETRUIRE VOTRE ADN Protéger toute votre famille avec les appareils Quantiques Orgo-Life® Publicité par Adpathway
Investi de ses nouvelles fonctions, André Henry sourit benoîtement sous le flash nerveux des photographes. Sur les marches du palais de l'Élysée, le 27 mai 1981, est réunie la première brochette ministérielle constituée par Pierre Mauroy, quinze jours après l'élection de François Mitterrand à la tête du pays. Ancien instituteur et syndicaliste de poigne, André Henry vient d'être nommé «Ministre du Temps libre». Une première dans l'histoire politique tricolore.
Bon, la République en a connu, de ces ministères loufoques dont on se demande s'ils n'ont pas été créés dans le seul but d'offrir à un collaborateur zélé un bureau avec vue sur les Tuileries (dans le parler politique, on parle de «ministères aux choux farcis»). Mais là, quand même, le nouveau gouvernement a fait fort. Les satiristes ne tardent pas à dégainer: un ex-instituteur au ministère du Temps libre, quelle surprise!
NEWSLETTER
Recevez le meilleur de Slate directement dans votre boîte mail.
→
Deux semaines plus tard, le principal intéressé donne une conférence de presse afin de répondre à une question que tout le monde se pose : mais au fait, quelle est la mission du ministère du Temps libre? «Conduire par l'éducation populaire une action de promotion du loisir vrai et créateur et de maîtrise de son temps» est la réponse officielle. Concrètement, il s'agit de faire du temps libre des Français un espace de vivre-ensemble, d'éducation et d'expression de la citoyenneté. Mais André Henry, qui s'attendait à recevoir le ministère du Travail ou de la Fonction publique, ne sait pas encore où il met les pieds.
La folie des glandeurs?
Même s'il est copieusement raillé par les médias, le portefeuille d'André Henry s'inscrit dans le prolongement des acquis de 1936. En effet, en instaurant la quinzaine de congés payés et la semaine de travail de 40 heures, le Front populaire avait aboli un privilège: le temps libre n'est alors plus la prérogative des possédants, mais se démocratise à toutes les couches sociales. «Désormais, la durée du temps de loisir et de repos l'emporte […] sur la durée de la peine et du labeur, insistait Léo Lagrange en 1937. Par conséquent, une tâche parallèle s'impose à tous ceux qui ont pour mission de guider la vie des hommes, de l'organiser.»
L’embryon du ministère du Temps libre est là: André Henry s’inscrit à sa suite. «Artisans du temps libre, nous devons aujourd’hui assurer sa généralisation, sa démocratisation et surtout sa reconnaissance comme un fait de civilisation» martèle-t-il en conférence de presse le 2 juin. Les promesses du socialisme mitterrandien –la semaine de 35 heures, la 5e semaine de congés payés, la retraite à 60 ans –promettent de libérer de nouvelles heures dans l’emploi du temps des Françaises et des Français. C’est un temps qu’il faudra meubler par le loisir, les vacances, le sport, l’éducation et la vie associative.
Le nouveau ministère associe –chose rare– des actes aux mots. Il crée le chèque-vacances en 1982, le conseil national de la vie associative, les Maisons du temps libre (inspirées des MJC), investit dans l'éducation populaire et le sport rassembleur, en particulier à destination de la jeunesse. Henry sponsorise également une campagne «À la découverte de la France» visant à faire découvrir des sites sous-exploités du territoire.
Hélas, les bonnes intentions du «ministre des vacances» (comme le surnomme la presse) se heurtent à la réalité du terrain. Il doit essuyer les foudres de l'opinion –Coluche qualifiant notamment ce portefeuille de «ministère du temps perdu»– et de l'opposition, qui l'accuse de décrédibiliser la fonction politique. À l'occasion d'une séance de questions à l'Assemblée en décembre 1982, lorsqu'un député évoque le néo-ministère, un de ses homologues s'étonne: «Il existe encore?»
Pire, la réforme du temps libre se retrouve éclipsée par les priorités du moment. L'Hexagone vient de franchir le cap symbolique des deux millions de chômeurs: le temps libre n'est plus vraiment le problème des citoyens, c'est même plutôt l'inverse. Pour ne rien arranger, on murmure à Matignon que les relations houleuses entre André Henry et ses collègues nuisent au bon fonctionnement du ministère. Rien ne va plus.
Le ministre sinistré
Les dés sont jetés: embarqué dans «le tournant de la rigueur» qui anéantit deux années d'optimisme, le gouvernement ordonne un remaniement qui ampute le ministère du Temps libre en mars 1983. Découragé, l'ancien instit qui se disait «devenu ministre par le hasard de l'histoire» quitte les couloirs du pouvoir, exception faite d'une brève pige chez Jospin. Il publiera sept ans plus tard Le ministre qui voulait changer la vie, récit désabusé de ses années ministérielles dont même le titre hurle l'amertume et les espoirs déçus.
Alors, renouera-t-on un jour avec le ministère du Temps libre? Malheureusement, devant l'absence d'une politique publique concrète sur le sujet, le temps libre a tout simplement été absorbé par les acteurs du marché. Et c'est le big business qui se frotte les mains. Car le temps libre n'a plus aujourd'hui la connotation positive d'un moment d'ouverture, de rencontre ou de culture promise en 1936; il se résume à une denrée marchande, le «temps de cerveau disponible» que les acteurs du divertissement se disputent en continu.
Alors, si une réforme majeure était à prévoir, peut-être que la question autour du temps libre ne se résumerait pas à savoir comment en obtenir davantage, mais comment mieux l'occuper. Affaire à suivre.





























.jpg)






French (CA)