Cent cinquante mille habitants. C’est la population réelle de Kangbashi, le district neuf d’Ordos en Mongolie-Intérieure, en cette année 2026, loin, très loin, du million promis lors de son lancement en 2004. Pendant près d’une décennie, ses avenues à huit voies, ses immeubles de standing et ses places monumentales sont restés quasi déserts, valant à la ville le surnom de plus grande cité fantôme du monde. L’histoire mérite d’être racontée en détail, parce que la réalité d’aujourd’hui contredit largement l’image figée dans les reportages des années 2010.
À retenir
- Une ville entière financée par le charbon s’est vidée après un krach économique prévisible
- Les images de désolation datant de 2009 ont figé l’image de Kangbashi dans les esprits du monde entier
- Une institution scolaire prestigieuse et les véhicules autonomes ont transformé les avenues vides en atout stratégique
Sommaire
- Une ville payée cash par le charbon
- Pourquoi personne n’est venu s’installer
- Ce que Kangbashi est devenue réellement
- Un modèle encore fragile
Une ville payée cash par le charbon
Rien de tout cela n’aurait existé sans le sous-sol. Ordos repose sur 201,7 milliards de tonnes de réserves de charbon prouvées, soit un sixième du total chinois, avec des veines peu profondes et faciles à exploiter. À cela s’ajoutent des réserves de gaz naturel colossales : la prospérité d’Ordos vient de ses réserves abondantes en énergie et minerais, avec des réserves de gaz naturel équivalentes à un tiers du total national, et des gisements de terres rares et de kaolin représentant la moitié des réserves domestiques.
Le boom a été fulgurant. Dès 2006, Ordos est devenue la première base charbonnière chinoise à dépasser les 100 millions de tonnes annuelles, et en 2010 elle s’est classée première du pays pour le PIB par habitant. L’argent public a alors afflué à un rythme inédit : les recettes fiscales annuelles du gouvernement local ont dépassé 50 milliards de yuans à leur pic. Plutôt que d’agrandir l’ancien centre-ville de Dongsheng, contraint par le relief et un parcellaire déjà figé, les autorités ont choisi de tout construire depuis le sable du désert. Le chantier de Kangbashi a nécessité un investissement pharaonique, estimé par certains observateurs à environ 161 milliards de dollars pour ce district de plus de 350 kilomètres carrés, l’équivalent, à l’époque, du budget annuel d’un pays comme le Portugal.
Pourquoi personne n’est venu s’installer
Le problème n’était pas la qualité des infrastructures. Le paysage urbain est rempli d’immeubles résidentiels luxueux, de tours de bureaux à la pointe de la technologie, de musées, de terrains de sport et de théâtres. Le vrai souci, c’est le calendrier : on a construit une ville entière avant d’avoir la population pour la remplir. Le projet a nécessité un investissement massif et a été bâti plus vite que la population qui aurait pu y croître.
Puis le vent a tourné. Le krach des prix du charbon en 2012 et la bulle immobilière chinoise ont laissé plus de 70 % des propriétés de Kangbashi inachevées. Les habitants de Dongsheng, déjà installés à quelques kilomètres, n’avaient aucune raison objective de déménager pour des appartements neufs mais sans commerces de proximité, sans écoles réputées, sans vie de quartier. L’une des explications de ces vacances spectaculaires tient au fait que la majorité des habitants d’Ordos possédaient déjà un logement à Dongsheng, à seulement 15 miles de Kangbashi. Résultat : des rues à quatre voies désertes, des statues monumentales sans regard pour les admirer, et des journalistes venus du monde entier pour photographier le vide. Les premiers reportages qualifiant Kangbashi de ville fantôme sont sortis en 2009, quand un journaliste d’Al Jazeera et un photographe de Time Magazine ont mis en avant l’absence d’habitants. Ces images ont fait le tour du monde, sans jamais être actualisées.
Ce que Kangbashi est devenue réellement
Le décalage entre l’image figée et la réalité actuelle est saisissant. La croissance démographique a été lente mais continue : la population résidente était sous les 30 000 habitants en 2010, avant d’atteindre 82 000 en 2014. Elle a franchi un cap symbolique quelques années plus tard : le district a atteint une taille de près de 120 000 habitants en 2021. Aujourd’hui, le chiffre a encore grimpé : Kangbashi compte désormais une population résidente permanente en croissance de 153 000 habitants, avec plus de 4 500 entreprises en activité.
Un détail explique en partie ce basculement : le déplacement d’une institution scolaire prestigieuse. Selon un chauffeur local, les prix de l’immobilier et l’engouement pour vivre à Kangbashi ont vraiment décollé après que le collège le plus réputé de la ville s’y est installé en 2016. Dès qu’une famille peut scolariser ses enfants dans un bon établissement, elle s’installe, logique, presque banale, mais déterminante pour une ville censée attirer des familles entières.
La reconversion économique a aussi joué un rôle inattendu. Les boulevards autrefois vides, symboles de la crise immobilière chinoise, servent désormais de terrains d’essai pour des centaines de véhicules autonomes, un chercheur du think tank Anbound soulignant que ce statut de ville pionnière de la conduite autonome représente des centaines de milliards d’opportunités d’investissement. Ordos a également développé un parc industriel affichant l’ambition d’une empreinte carbone nulle, mêlant énergie solaire et éolienne. Les larges avenues jugées absurdes en 2010, parce que vides de voitures, sont devenues un atout pour tester des technologies qui, justement, ont besoin d’espace dégagé.
Un modèle encore fragile
Kangbashi reste loin de son objectif initial d’un million d’âmes, et une bonne partie du parc immobilier construit dans les années 2000 demeure sous-occupée. Mais comparer le district à ce qu’il était en 2010 n’a plus grand sens : la population a été multipliée par cinq en quinze ans, l’économie locale s’est diversifiée au-delà du charbon, et la ville a trouvé une seconde utilité technologique que personne n’avait anticipée en traçant ses premiers boulevards dans le sable. La vraie leçon d’Ordos, c’est peut-être qu’une ville planifiée depuis zéro se construit sur des décennies, pas sur des cycles médiatiques de quelques années.
Sources : press-files.anu.edu.au | borgenproject.org


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