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On pensait qu’un avion pouvait voir le pétrole à travers le sol : ce que les inventeurs projetaient sur l’écran venait d’ailleurs

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Une règle métallique pliée en deux, cachée derrière une cloison, a suffi à faire s’écrouler l’une des escroqueries les plus retentissantes de la Ve République. Entre 1975 et 1979, la compagnie pétrolière publique Elf Aquitaine a englouti près d’un milliard de francs dans une technologie censée repérer le pétrole depuis un avion, sans jamais se douter que ce qu’elle voyait défiler sur un écran n’était qu’une image préenregistrée, projetée au bon moment par deux hommes qui n’avaient rien inventé du tout.

À retenir

  • Pourquoi une règle métallique cassée a suffi à révéler l’une des plus grandes escroqueries d’État de la Ve République
  • Comment deux hommes ont réussi à tromper les plus hauts niveaux de l’État français pendant quatre ans
  • Quel secret politique a été gardé pendant plus de quatre ans après la découverte de la fraude

Sommaire

  1. Une invention providentielle en pleine crise pétrolière
  2. Le tour de magie derrière l’écran
  3. Quatre ans de silence avant le scandale

Une invention providentielle en pleine crise pétrolière

Tout commence dans le contexte fébrile du premier choc pétrolier. La France, dépendante des importations et fragilisée par la flambée des prix, cherche désespérément une parade. C’est dans ce climat qu’Elf Aquitaine est approchée en 1975 par des escrocs qui prétendent avoir inventé une technologie permettant à des avions de reconnaissance de détecter des gisements de pétrole. Les deux hommes derrière le projet forment un duo improbable : Aldo Bonassoli, un agriculteur italien autodidacte, et Alain De Villegas, un riche aristocrate vivant en Belgique. Le premier se présente comme un touche-à-tout féru de physique, le second met à profit son carnet d’adresses dans les cercles politiques.

Leur argument de vente tient en une phrase : un appareil capable de « voir » jusqu’à des milliers de mètres sous terre et ainsi détecter, gaz, pétrole et certains minerais rares, baptisé pompeusement procédés Delta et Oméga. L’affaire grimpe vite jusqu’au sommet de l’État. Le 2 juin 1976, Antoine Pinay et Pierre Guillaumat, le patron d’Elf, sont reçus par le Président Valéry Giscard d’Estaing pour lui présenter cette opportunité que la France, exsangue, ne peut se permettre de négliger. Une note confidentielle révélée bien plus tard montrera pourtant que le chef de l’État doutait déjà de la fiabilité du système, sans pour autant stopper la machine.

Le tour de magie derrière l’écran

Concrètement, comment fonctionnait cette prétendue prouesse technologique ? Lors de chaque démonstration, les inventeurs déployaient un rituel bien rodé : placer un objet métallique derrière une cloison et le voir apparaître sur l’écran de contrôle. Un tour qui fonctionnait à tous les coups, et pour cause. Ce n’est qu’en 1979, quand les doutes deviennent trop pressants, que le directeur de l’Institut de recherche fondamentale du Commissariat à l’énergie atomique est dépêché par le ministre de l’Industrie pour s’assurer que l’invention tient la route. Ce physicien s’appelle Jules Horowitz, et il va littéralement plier le jeu.

Le piège est d’une simplicité redoutable. Horowitz suggère qu’on utilise le réglet habituel, en ayant pris soin de plier la règle métallique au préalable, sans que Villegas et Bonassoli n’en sachent rien. Sur l’écran de contrôle, pourtant, l’objet apparaît… parfaitement droit. Impossible, puisque la vraie règle, elle, était tordue. La supercherie était nue. En démontant l’appareil, les techniciens découvrent une multitude de trucages, dont une photocopie de la règle métallique, toute droite, et comprennent que lors des essais en vol, les experts n’assistaient qu’à la projection sur un écran de cartes géologiques au préalable enregistrées.

Face à cette évidence, Bonassoli tente encore de sauver la face. Il persiste et signe, prétendant qu’il l’avait fait exprès pour ne pas ramener ses appareils et éviter qu’on lui vole sa technologie. Un mensonge de trop. La mécanique de la fraude se révèle alors dans toute sa simplicité rustique : grâce à une manipulation d’images cachées dans la machine, il arrivait à faire apparaître des formes de nappes et autres qu’il peignait au préalable, réussissant à montrer ce que la France attendait, du pétrole. Pas de radar, pas de capteur sophistiqué, pas de physique révolutionnaire. Juste une boîte noire truquée et un pays si affamé de solutions qu’il a préféré croire à l’impossible plutôt que d’exiger des preuves.

Quatre ans de silence avant le scandale

Ce qui frappe le plus dans cette histoire, ce n’est pas tant la naïveté initiale que la durée de l’omerta qui a suivi. La démonstration accablante d’Horowitz date de mai 1979. Le grand public, lui, n’apprendra l’existence de cette escroquerie d’État que le 21 décembre 1983, quand Le Canard enchaîné révèle au grand public une partie de l’affaire, titrant « L’affaire des Avions renifleurs ». Plus de quatre ans de silence institutionnel, pendant lesquels un rapport accablant de la Cour des comptes a été purement et simplement effacé des archives officielles.

Ce rapport, justement, chiffrait précisément le désastre financier. Il révèle des manipulations financières au sein d’Elf-Erap qui se soldent par des pertes financières directes et subies de plus de 750 millions de francs et pointe du doigt la légèreté des pouvoirs publics. Mais le document dérange trop de monde en haut lieu. Raymond Barre exige d’être l’unique destinataire des deux exemplaires du rapport, et l’original est détruit en novembre 1982 par le président de la Cour des comptes Bernard Beck. Une destruction de document officiel qui, une fois révélée, provoquera une onde de choc politique bien plus vive encore que l’escroquerie elle-même. Dès le lendemain de la révélation du Canard enchaîné, Henri Emmanuelli, alors secrétaire d’État au Budget, qualifie de « forfaiture » la destruction du dernier exemplaire du rapport.

Le dénouement judiciaire, lui, laisse un goût amer. Face à l’énormité de l’escroquerie, une commission d’enquête parlementaire est mise en place, dont le rapport final dédouanera l’ancien président mais tancera Raymond Barre. Quant aux deux inventeurs, leur trajectoire post-scandale a de quoi surprendre : loin des palaces et des tribunaux, ils finiront ruinés, l’un décédé, l’autre redevenu réparateur de téléviseurs, à des années-lumière des lasers à effet Doppler qu’ils prétendaient avoir domptés. De quoi rappeler qu’aucune technologie miracle ne mérite d’être crue sur parole, surtout quand elle promet exactement ce qu’on espère entendre.

Sources : usinenouvelle.com | lalibre.be | fr.wikipedia.org

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