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Des dizaines de milliards de francs engloutis pour câbler la France en fibre dès 1982 : le chantier a fini par repartir sur un simple câble de télévision

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Vingt milliards de francs de l’époque, soit plus de trois milliards d’euros actuels : c’est la facture initiale d’un chantier que la plupart des Français ont oublié, et pourtant conçu comme la vitrine technologique de la France mitterrandienne. Le 3 novembre 1982, le ministre des PTT, Louis Mexandeau, faisait adopter en Conseil des Ministres un plan de développement des réseaux câblés de vidéo communication, le plan câble. L’ambition ? Rattraper en quelques années un retard accumulé depuis les années 1970, quand l’Amérique du Nord et le Bénélux câblaient déjà leurs villes. Le problème, c’est que la France ne voulait pas d’un simple câble coaxial comme les autres. Elle voulait de la fibre optique, partout, tout de suite.

À retenir

  • Un projet pharaonique lancé en 1982 pour câbler 52 villes françaises en fibre optique avec un ambitieux réseau en étoile
  • Les coûts explosent jusqu’à 25 milliards de francs, transformant l’utopie technologique en un cauchemar budgétaire
  • Le gouvernement bascule secrètement vers le câble coaxial moins cher, reconnaissant implicitement l’échec politique du plan

Sommaire

  1. Une utopie technologique baptisée « réseau en étoile »
  2. Le mur des coûts : quand le chantier dépasse largement le plan
  3. 1986 : le grand basculement vers le câble coaxial

Une utopie technologique baptisée « réseau en étoile »

L’idée germe à Biarritz, où à l’issue de l’expérimentation locale, la Direction Générale des Télécommunications décide de lancer le Plan Câble pour couvrir le territoire national et donner un atout primordial au développement du réseau de télécommunications à fibres optiques. Le choix technique retenu n’a rien d’anodin : plutôt qu’une architecture classique en arborescence, les ingénieurs français optent pour un réseau en étoile, une prouesse pour l’époque. Les promoteurs du Plan câble firent le choix très ambitieux de réseaux en fibre optique en étoile, prévus pour transporter des applications interactives pour lesquelles il n’existait pas à l’époque de terminaux de réception adaptés. On construit l’autoroute avant même que les voitures existent.

Les chiffres donnent le vertige rétrospectivement. Le premier objectif du Plan Câble était l’installation de 1 400 000 prises de raccordement d’ici à 1985, un rythme de croisière déjà audacieux pour un pays qui partait quasiment de zéro. Mais la vision ne s’arrête pas là : le gouvernement visait l’installation de six millions de prises optiques d’ici dix ans, pour une transformation totale de la communication sociale et une refondation de la démocratie. Rien que ça. À terme, le Plan câble prévoyait le câblage en dix ans de 52 des principales villes de France, avec l’objectif de poser 10 millions de prises, le tout pour un coût estimé à 20 milliards de francs de l’époque. Le символ de cette ambition reste la scène tournée depuis l’Élysée en mai 1984 : François Mitterrand converse par visiophone avec Louis Mexandeau, alors à Biarritz, ville pionnière équipée en fibre jusqu’à l’abonné. Une image de communication politique aussi soignée que la technologie qu’elle vantait était, en réalité, encore balbutiante.

Le mur des coûts : quand le chantier dépasse largement le plan

Sur le papier, tout semblait cohérent. Sur le terrain, les pelleteuses ont vite révélé une autre histoire. Le volontarisme technologique du projet se traduisit par des coûts très importants, amplifiés par la maîtrise approximative de la construction de réseaux en fibre : dans de nombreux cas, pour tenir les délais et ne pas trop dépasser l’enveloppe budgétaire d’origine, les réseaux 100% fibre prévus à l’origine devinrent des réseaux mixtes fibre/câble coaxial. Une prise entièrement en fibre optique jusqu’au domicile pouvait revenir, selon certaines estimations, à des dizaines de milliers de francs par foyer raccordé, un montant sans commune mesure avec un abonnement de télévision.

Les évaluations officielles confirment l’ampleur du dérapage. Pour les cinquante sites finalement retenus, dix devaient être équipés en technologie tout optique et quarante en technologie mixte, pour un investissement global de 25 milliards de francs et pour 5,6 millions de foyers, soit une moyenne de 4 500 francs par foyer raccordable. Une fois les réseaux réellement en service, la facture par abonné effectif grimpait encore : ramenés au coût par abonné effectif, sur la base d’un taux de pénétration de 50%, loin d’être atteint dans les villes nouvellement câblées, les coûts se situaient entre 4 000 et 7 000 francs dans la fourchette basse, et entre 11 000 et 16 000 francs dans la fourchette haute. Les collectivités locales, censées cofinancer ou porter une partie de l’aventure, ont logiquement rechigné devant des additions aussi salées pour un service que le grand public jugeait, au fond, secondaire face à l’arrivée de nouvelles chaînes hertziennes gratuites.

1986 : le grand basculement vers le câble coaxial

La bascule technique tient presque à une anecdote de comptoir. Selon les archives de l’entreprise SAT, chargée du chantier de Biarritz, l’idée du réseau hybride serait née lors d’un voyage officiel à Moscou, où un responsable aurait suggéré d’utiliser le transport optique déjà maîtrisé pour alimenter les centres de distribution, puis de rejoindre l’abonné en câble coaxial afin de réduire les coûts à la prise. Une solution bien plus pragmatique, qui deviendra la norme sous le nom de technologie « OG », par opposition au tout-optique « 1G » réservé à une poignée de sites pilotes.

Le cadre juridique suit le même virage. L’accumulation des difficultés techniques pour la pose des réseaux du Plan câble a amené le gouvernement à modifier en profondeur le régime de la construction et de l’exploitation des réseaux câblés, dans la loi sur la liberté de communication du 30 septembre 1986, laquelle transfère aux communes le pouvoir de choisir leur opérateur. Le bilan chiffré, dressé quelques années plus tard au Sénat, est sans appel : plus d’un million de prises raccordables avaient été livrées par France Télécom à la fin de 1988, soit à peine le chiffre visé… pour la seule année 1985. L’État finira par reconnaître, dans une réponse écrite officielle, qu’un million de prises ont été installées et que l’industrie a acquis durant ce temps une incontestable compétence en matière de fibre optique, une manière élégante d’admettre que l’objectif politique avait échoué mais que la filière industrielle, elle, avait survécu.

Le verdict global reste sévère : comparée aux standards nord-américains, la télédistribution de programmes de télévision s’avère un cuisant et coûteux échec en France, à rebours du succès du plan téléphonique mené quelques années plus tôt par les mêmes ingénieurs des télécommunications. Il faudra attendre les années 2010 et un tout autre plan, cette fois porté par des opérateurs privés en concurrence, pour que la fibre optique jusqu’au domicile redevienne une priorité nationale assumée, sans passer par la case coaxial.

Sources : francearchives.gouv.fr | histoire.orange.com | senat.fr

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