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On pensait qu’un rocher volcanique sans eau resterait désert pour toujours : des caisses de plants venues de Londres ont tout changé en quelques décennies

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Une île volcanique sans arbre, sans source, presque sans pluie : voilà ce que Charles Darwin a découvert en 1836 en posant le pied sur Ascension, ce confetti de basalte perdu au milieu de l’Atlantique Sud. Il notait que l’île était aride et dénudée, avec une végétation intérieure clairsemée qui ne nourrissait que des moutons, des chèvres, des rats et quelques vaches, toutes des espèces non natives amenées par les marins. Aujourd’hui, le sommet de cette même île, baptisé Green Mountain, disparaît sous une forêt de nuages si dense qu’on y cultive du café et de la banane. Entre les deux images, une expérience botanique menée depuis les serres de Kew Gardens, à Londres, qui reste l’un des premiers cas documentés de terraformation réussie sur Terre.

À retenir

  • Un rocher volcanique stérile au milieu de l’Atlantique devient en quelques décennies une montagne couverte d’une forêt de nuages
  • L’expérience audacieuse d’un botaniste britannique encouragé par Darwin transforme le climat local en attirant l’humidité marine
  • Mais le succès cache un secret troublant : cet écosystème « miracle » menace les espèces natives que la science cherche maintenant à sauver

Sommaire

  1. Le pari fou d’un botaniste encouragé par Darwin
  2. 330 espèces, une décennie de cargaisons venues du monde entier
  3. Une pluie qui change de rythme, un sommet qui devient humide
  4. Le revers d’un miracle botanique

Le pari fou d’un botaniste encouragé par Darwin

Sept ans après le passage de Darwin, un autre naturaliste britannique débarque sur l’île : Joseph Hooker. Encouragé par Darwin, il conseille en 1847 à la Royal Navy de lancer, avec l’aide de Kew Gardens, un plan à long terme de plantation d’arbres sur Ascension, l’idée étant que les arbres plantés produiraient davantage d’eau douce en captant la brume marine par condensation, éliminant à terme le besoin d’importer de l’eau potable. On espérait aussi que le sol s’améliorerait et deviendrait plus productif.

Le raisonnement tient en une phrase : les arbres capteraient davantage de pluie, réduiraient l’évaporation et créeraient des sols riches et limoneux. Un cinder, un tas de cendres volcaniques, transformé en jardin. L’idée n’a rien d’anodin pour l’époque : une opinion répandue, soutenue par Darwin lui-même, voulait que toute terre « improductive » de l’empire britannique devait être transformée pour nourrir des populations. Hooker n’invente donc pas seulement une technique, il applique une doctrine impériale à la lettre.

330 espèces, une décennie de cargaisons venues du monde entier

Le père de Hooker dirigeait alors les jardins botaniques royaux de Kew. Ce lien familial a tout changé. Pendant environ une décennie, Kew a expédié quelque chose comme 330 espèces différentes de plantes destinées à être installées sur l’île d’Ascension. Ces plantes avaient été spécifiquement choisies pour résister aux conditions rudes de ce désert volcanique perdu au milieu de l’Atlantique Sud.

Les navires de la Royal Navy ne se sont pas contentés de Londres. Chaque bateau déposait un assortiment hétéroclite de plantes venues de jardins botaniques d’Europe, d’Afrique du Sud et d’Argentine. Pins de Norfolk destinés aux mâts de navires, bananiers, goyaviers, eucalyptus, bambous : la liste s’allonge année après année, sans aucun souci de cohérence écologique. On assemble un écosystème comme on empile des caisses sur un quai, en piochant ce qui pousse vite et résiste à la sécheresse, peu importe l’origine géographique.

Une pluie qui change de rythme, un sommet qui devient humide

Les résultats dépassent les espérances des deux naturalistes. Avant le début du terraformage, on rapportait que peu de nuages passaient au-dessus de l’île et que la pluie tombait rarement ; mais dès que la végétation a commencé à s’installer pendant la décennie de plantation, les habitants ont constaté un changement climatique. Un capitaine de l’époque note d’ailleurs qu’il ne se passait désormais « seldom more than a day » sans une averse ou de la brume sur la montagne, selon les archives citées par les botanistes qui ont étudié le phénomène.

Vingt ans plus tard, le pari semble gagné. En 1850, la Royal Navy avait apporté des dizaines d’espèces d’Europe, d’Argentine et d’Afrique du Sud ; vingt ans plus tard seulement, Hooker et Darwin avaient été prouvés justes, les plantes s’étant épanouies, et elles le sont encore aujourd’hui. La topographie de l’île se lit désormais comme un manuel de biogéographie improvisé : près de la côte poussent des herbes, des buissons et des mesquites ; plus haut sur la pente, cactus et acacias profitent d’une humidité croissante ; et au-dessus de 600 mètres, l’île devient une forêt de nuages embrumée, faite de fougères, d’eucalyptus, de bambous et d’arbres à feuilles persistantes, avec des cultures vivrières comme des arbres fruitiers, du café et du gingembre. Le système de collecte d’eau installé jadis par les militaires est devenu superflu, l’île ayant fini par produire son propre microclimat humide, comme le rapportent plusieurs récits scientifiques de cette transformation.

Le revers d’un miracle botanique

Ce succès a un prix, et il se paie encore aujourd’hui. L’écosystème de Green Mountain n’a rien de naturel : c’est un patchwork d’espèces venues de continents différents, qui n’ont jamais coévolué et qui pourtant cohabitent depuis un siècle et demi. Un écologiste de l’université John Moores de Liverpool, qui a visité l’île en 2003, raconte avoir été frappé par ce mélange improbable de plantes qui, en temps normal, ne devraient jamais se côtoyer dans la nature, selon ses propos rapportés par la BBC.

Le problème, c’est que ce jardin artificiel a proliféré au détriment de ce qui existait avant lui. La croissance rapide des nouvelles espèces s’est faite aux dépens des plantes endémiques qui vivaient sur l’île. L’écosystème créé par les introductions britanniques a menacé plusieurs des rares espèces endémiques d’Ascension, si bien que Green Mountain est désormais un parc national où ces espèces font l’objet d’une conservation active. Des botanistes ont même redécouvert récemment une fougère locale que l’on croyait éteinte, la fougère à persil d’Ascension, un signal qui a fait basculer le regard porté sur cette montagne : on ne parle plus seulement de terraformation triomphante, mais aussi de sauvetage d’une flore native écrasée par son propre remède.

Reste une question que peu de chercheurs ont creusée jusqu’ici : si un écosystème entier peut naître en quelques décennies d’un assemblage aussi hasardeux, que nous apprend-il vraiment sur la résilience du vivant ? L’écologiste britannique cité plus haut regrettait justement qu’aucune équipe ne se penche sérieusement sur ce laboratoire à ciel ouvert, alors même que la Nasa et plusieurs chercheurs y voient un modèle possible pour verdir un jour d’autres mondes, Mars en tête.

Sources : mccarrison.com | nationalgeographic.com

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