Il est 20h10, ce 22 août 1962, quand un homme dissimulé en bordure de route déplie un exemplaire de Paris-Presse. Le geste est un signal. À l’approche du carrefour du Petit-Clamart, à l’entrée sud de Paris, un commando de douze hommes ouvre le feu sur la Citroën DS 19 qui transporte le général de Gaulle vers l’aérodrome de Villacoublay. En quarante-cinq secondes, l’arme la plus sophistiquée de l’industrie automobile française va se retrouver criblée de projectiles, roulant sur des jantes à vif, tirant sa révérence à la légende.
À retenir
- Pourquoi une simple erreur de calendrier a failli tout changer pour les assaillants
- Comment 187 balles ont transpercé la voiture sans blesser un seul passager
- Quel secret technologique caché sous la carrosserie a sauvé la vie du Président
Sommaire
- Une embuscade minutée à la seconde près
- 187 balles, une pluie de plomb sur une berline
- Le secret est sous le plancher
- Un procès expéditif et une exécution qui fait date
Une embuscade minutée à la seconde près
Un commando de 12 hommes, sous les ordres de Jean Bastien-Thiry, prend position, à l’aide d’une estafette jaune et d’une ID-19 bleue, et le signal est donné quand Bastien-Thiry agite un journal. L’opération porte un nom de code presque théâtral : Charlotte Corday. Elle est menée par des conjurés mus par une même haine du « traître » de Gaulle, accusé d’avoir précipité la fin de l’Algérie française et de livrer le pays au communisme. Derrière ce déchaînement de violence, il y a l’amertume de l’après-Évian et la conviction, chez ces anciens de l’OAS, que la décolonisation algérienne est une trahison à venger les armes à la main.
Le récit des faits ressemble à une chorégraphie funeste mal réglée. Au signal, le commando ouvre le feu sur la DS présidentielle, les pneus avant sont crevés, tandis qu’une camionnette Peugeot 403 reste en réserve avec des hommes armés. Dans l’habitacle, la panique gronde. Un des assaillants tire une rafale de pistolet-mitrailleur à l’arrière de la voiture où sont assis De Gaulle et son épouse, la glace arrière vole en éclats, et Alain de Boissieu crie au couple De Gaulle de se baisser avant d’ordonner au chauffeur d’accélérer. Le chauffeur, Francis Marroux, ne perd pas ses moyens. Il fonce.
Détail troublant : les assaillants avaient presque raté leur cible à cause d’une erreur de calendrier. Bastien-Thiry avait commis l’erreur de consulter le calendrier de 1961, où le crépuscule tombait à 20h35 le 22 août, alors qu’en 1962 le crépuscule tombait à 20h10, ce qui explique qu’ils aient manqué le signal au premier passage prévu. La marge d’erreur tenait à un quart d’heure de lumière du jour,, un rien qui aurait pu tout changer.
187 balles, une pluie de plomb sur une berline
Le bilan matériel donne le vertige. La puissance de feu du commando était considérable : 187 balles ont été tirées, 14 ont atteint la DS présidentielle. Rapporté à la durée de l’attaque, cela représente plus de quatre tirs par seconde balancés sur une seule voiture, roulant à pleine vitesse dans la pénombre. Une balle traverse le panneau de custode de la DS, à l’arrière droit, à quelques centimètres des occupants. Le miracle, souvent souligné par les historiens, tient en une phrase : aucun des occupants n’a été blessé.
Mais la mécanique, elle, encaisse. Le pneu avant gauche est touché, puis le pneu arrière droit, et le cortège poursuit sa route à toute allure malgré les pneus crevés. Sur n’importe quelle berline de l’époque, ce genre d’avarie aurait signé l’arrêt immédiat du véhicule, ou pire, un tête-à-queue fatal sur une chaussée détrempée par la pluie qui tombait ce soir-là. Malgré l’état de la voiture et le sol détrempé, Marroux parvient à gagner le terrain d’aviation de Villacoublay. Ce qui aurait dû être un piège mortel se transforme en démonstration de résistance mécanique.
Le secret est sous le plancher
Comment une voiture roule-t-elle sur deux pneus crevés sans perdre le contrôle ? La réponse tient dans un système inventé quelques années plus tôt et resté, à l’époque, une exclusivité mondiale de Citroën. La suspension hydropneumatique permet de conserver une assiette constante, même quand un pneumatique se vide de son air en une fraction de seconde. Concrètement, chaque roue de la DS est reliée à une sphère remplie d’azote et de liquide hydraulique, logée sous le plancher, qui absorbe les chocs et maintient la hauteur de caisse indépendamment de l’état des pneus.
Combinée à la direction assistée, cette technologie confère à la DS cette fameuse tenue de route qui lui permet de rouler sur trois roues seulement, et c’est ainsi que la DS19 du général de Gaulle a pu sauver le président lors de l’attentat du Petit-Clamart, malgré ses pneus crevés. Le système avait été pensé pour le confort des passagers sur des routes de campagne cabossées. Personne, chez les ingénieurs du Quai de Javel, n’avait imaginé qu’il servirait un jour à échapper à une rafale de fusil-mitrailleur.
L’anecdote a quelque chose d’ironique quand on sait que cette même suspension équipait aussi, à l’époque, l’un des véhicules du commando : La Tocnaye était lui-même à bord d’une ID 19, cousine directe de la DS présidentielle, partageant la même architecture mécanique. La technologie qui a sauvé de Gaulle roulait aussi, ce soir-là, dans le camp de ses agresseurs.
Un procès expéditif et une exécution qui fait date
La traque des conjurés ne traîne pas. Elle aboutit à l’arrestation de la quasi-totalité des participants en quelques mois. Le procès s’ouvre fin janvier 1963 devant une juridiction d’exception, la Cour militaire de justice, où neuf hommes sont sur le banc des accusés. Trois peines capitales sont prononcées ; de Gaulle en gracie deux. Pour le cerveau de l’opération, en revanche, aucune clémence. Bastien-Thiry, 35 ans, est passé par les armes le 11 mars, et il restera le dernier condamné à mort fusillé en France.
Reste un objet, aujourd’hui pièce de musée : la DS immatriculée 5249 HU 75, criblée d’impacts, symbole malgré elle d’une prouesse d’ingénierie. Son système de sphères hydropneumatiques, jugé si audacieux à sa sortie en 1955, a fini par inspirer des constructeurs bien plus tardifs. Il aura fallu attendre les années 2010 pour que des marques allemandes comme Audi ou Mercedes s’inspirent à leur tour de ce principe de suspension à hauteur constante, — près de soixante ans après qu’une berline française, criblée de balles sur une route de banlieue, en a fait la démonstration la plus spectaculaire qui soit.
Sources : spheres-neuves.com | citroen-ds.fr | plein-gaz.fr


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