La loi de programmation militaire, en discussion cette semaine à l’Assemblée, augmente les moyens budgétaires de la Défense pour affronter les menaces du monde contemporain. Pour répondre aux nouvelles exigences - notamment la production de munitions et de drones - l’armée tend la main au civil.

Élodie Bécu - Aujourd'hui à 06:00 - Temps de lecture :

Signé en 2024 au Salon Eurosatory, le pacte drones aériens de défense regroupe les industriels français de ce secteur d’activité qui ont souhaité participer à cette initiative. Photo Sipa/Tom Nicholson Signé en 2024 au Salon Eurosatory, le pacte drones aériens de défense regroupe les industriels français de ce secteur d’activité qui ont souhaité participer à cette initiative. Photo Sipa/Tom Nicholson

Nom de code “Chorus”. Le projet, annoncé en janvier dernier, a valeur de symbole : il marque l’alliance de l’industrie automobile et de celle de la défense pour fabriquer des drones. Dans son usine du Mans (Sarthe), Renault envisage d’assembler jusqu’à 600 drones par mois, en partenariat avec Turgis Gaillard, d’ici un an. L’avenir de l’automobile passe-t-il par l’armement (et réciproquement) ? En Europe, plusieurs industriels ont déjà franchi le pas, sous l’effet d’intérêts croisés. En berne, l’automobile pourrait trouver dans le secteur militaire - soutenu par des investissements publics, français et européens, renouvelés - un relais de croissance. L’industrie de la défense et l’État bénéficieraient des chaînes de production et du savoir-faire de fabrication de masse de l’automobile. Un outil précieux au moment où les règles de la guerre changent.

Fini le temps des équipements de pointe, conçus en quantité limitée, avec une technologie avancée pour durer longtemps. La loi de programmation militaire (LPM) - en discussion à l’Assemblée cette semaine avant un vote mardi 12 mai - vise à adapter la France aux nouveaux besoins des armées : des munitions en masse, l’usage des innovations technologiques liées à l’IA embarquée et… la production en drones, légers et low cost, en quantité importante pour rattraper notre retard en la matière. L’objectif des commandes de ces drones, appelés aussi « munitions téléopérées », « augmentent de 400 % par rapport à la cible initiale prévue dans la première loi de programmation militaire sur la période 2026-2030 », explique Elie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité à l'Institut français des relations internationales (Ifri).

« Il faut des chaînes de production capables de monter rapidement en cadence »

L’enjeu devient donc aujourd’hui de produire vite et en masse, ce que sait faire un constructeur automobile dont le métier est de maîtriser les cadences, garantir la standardisation des produits, et la fiabilité de la chaîne d’approvisionnement tout en contrôlant les coûts. « L’industrie automobile peut être une réponse parce que le vrai problème est celui de la production de matériels que nous ne consommons pas en masse, puisque nous ne sommes pas en guerre, donc il faut des chaînes de production capables de monter rapidement en cadence », explique Cédric Perrin, sénateur LR du Territoire de Belfort et président de la commission de la Défense du Sénat.

« L’industrie automobile est celle qui a l’investissement en capital le plus élevé et qui permet d’avoir des chaînes de production qui n’existent pas dans l’industrie de défense. En France, elle dispose du capital productif le plus développé sur des séries », analyse Elie Tenenbaum. Dans la production de ces drones à bas coût, « il s’agit d’une coopération entre industrie automobile et de défense : les constructeurs automobiles pourraient éventuellement travailler sur le moteur, sur la voilure, mais en revanche sur le système de guidage, ou sur la charge explosive, resterait du domaine de l’industrie de défense ».

Le directeur à l’Ifri nuance cependant l’ampleur de la bascule. « Pour que cela devienne intéressant pour une industrie classique, il faut aussi que les volumes correspondent. » Or, aujourd’hui, la production de drones reste bien loin de ceux des véhicules sortant des usines automobiles, même si on ne connaît pas la progression en unités - pour des raisons de confidentialité liée à la sécurité du pays - mais uniquement en pourcentage. « On n’a pas encore basculé en termes de cibles capacitaires sur des productions qui seraient parfaitement rentables pour de l’industrie civile », analyse Elie Tenenbaum.

Un « pacte » entre civil et militaire

Stellantis d’ailleurs, ne se positionne pas sur le marché. Les plus récentes déclarations des dirigeants du groupe automobile n’allaient pas dans le sens d’une telle diversification militaire, et la récente annonce de la fin de la production à Poissy (Yvelines) ne semble pas changer la donne. La transformation ne se fait pas tant du côté des grands groupes que des sous-traitants. Les grandes entreprises de défense, qui fabriquent le système final, s’appuient sur un tissu de PME « qui font des composants et réalisent entre 20 et 40 % de leur chiffre d’affaires dans la défense, et la majorité de leur chiffre d’affaires dans le civil », note Elie Tenenbaum.

Pour produire « vite et en masse », l’armée veut réunir tous les acteurs autour de la table. Un « pacte » a été signé en juin 2024 au Salon Eurosatory pour structurer la filière des drones. « Vous avez l’ensemble de l’écosystème qui se met autour d’une table et qui réfléchit aux mutations, notamment dans le cadre des drones pour aller plus rapidement », résume le directeur à l'Ifri.

L’enjeu dépasse les seuls drones. La transformation - que prévoit de financer la LPM - concerne également « la guerre électronique, c’est-à-dire les radars, mais aussi les capacités de brouillage, d’écoute, d’infiltration des communications de l’adversaire, le cloud de combat, donc la capacité aussi des unités à partager leurs positions et leurs données entre elles, de façon à avoir une appréciation commune de la situation tactique. Mais aussi les logiciels d’intelligence artificielle qui vont être à la fois embarqués sur les drones, par exemple pour augmenter l’autonomie des systèmes, quand le drone perd le contact. Et l’intelligence artificielle qui va aider au commandement tactique et à la décision ».

Autant de défis qui nécessitent de réfléchir en termes d’investissements, de capacités logistiques… et de compétences. L’armée tend la main au civil, et France Travail s’organise aussi en conséquence, ayant annoncé en début d’année qu’il allait créer une « force spéciale d’experts » pour répondre aux besoins de l’industrie de la défense. Pour se préparer à être en ordre de bataille sur tous les fronts.

Thomas Gassilloud, député Renaissance de la 10 e circonscription du Rhône. Photo EBRA/Le Progrès/Maxime Jegat

Pour le député Thomas Gassilloud, « il faut adapter nos capacités pour faire face aux menaces »

Les députés planchent jusqu’à jeudi sur l’actualisation de la loi de programmation militaire, dont le budget devrait être rallongé de 36 milliards supplémentaires, pour atteindre 436 milliards d’euros d’ici 2030. L’adoption du projet de loi est espérée d’ici le 14 juillet. Entretien avec Thomas Gassilloud, député Renaissance du Rhône, ancien président de la commission de la Défense nationale et des Forces armées.

Quels sont les objectifs visés avec cette actualisation de la loi de programmation militaire ?

« Le premier objectif est de mettre à jour nos capacités militaires compte tenu des nouveaux risques qui sont identifiés dans le monde. La deuxième partie, plus normative, est un ensemble de dispositifs réglementaires pour préparer la société à un monde instable et adapter nos capacités pour faire face aux menaces qui l’entourent, qui sont de différentes natures. Une bonne partie de la sécurité européenne repose sur les Américains, mais ils envoient des signaux contradictoires, donc on ne peut plus compter sur leur soutien avec certitude. »

Est-ce à dire que nous entrons en économie de guerre qui ne dirait pas son nom ?

« Non, nous ne sommes pas en économie de guerre. Ce serait le cas si nous mettions la plupart de nos ressources dans la guerre, si 20 % du PIB était consacré aux budgets de défense, ce n’est pas le cas. Aujourd’hui, la France consacre 2 % de son PIB à la défense. C’est deux fois moins que pendant la guerre froide. »

« Ce projet de loi est bien cadré » 

Comment permettre à l’industrie française d’accélérer et de changer d’échelle ?

« C’est tout l’enjeu et c’est pour cela qu’il faut bien déterminer nos objectifs. Nous n’avons pas envie de nous préparer à une guerre en particulier. Nous avons donc trois objectifs : contribuer à la sécurité européenne notamment des pays baltes, projeter des forces partout dans le monde et enfin, protéger nos deux millions de ressortissants dans la zone Indo-pacifique. »

Certains de vos opposants s’inquiètent des futurs dispositifs dont « l’état d’alerte de sécurité nationale » perçu comme un nouveau régime d’exception…

« Ce projet de loi est bien cadré et il vise justement à éviter l’utilisation de moyens juridiques prévus par la Constitution pour la guerre : le régime de mobilisation, l’état de siège, etc. Ici, le but est d’avoir une forme intermédiaire pour couvrir ce que les régimes d’exception ne couvrent pas aujourd’hui. »

Vous avez déposé deux amendements dans ce projet de loi, dont un permettant des achats sans appel d’offres. Quel est son intérêt ?

« L’objectif est de donner 1 % du budget d’équipement, soit 350 millions d’euros, aux forces armées pour choisir des équipements dont elles ont besoin tout de suite, sans passer par les grands appels d’offres qui nécessitent du temps. Ce sont des produits qui existent souvent dans le civil. On parle de drones, de moyens de mobilités, qui permettront de l’innovation, non pas technologique, mais d’usage. »

Propos recueillis par Hugo Francés

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