Dans une anse du Potomac dort depuis 1925 une centaine de coques en bois que personne n’a jamais récupérées. Elles s’appellent l’Emergency Fleet, elles devaient sauver le commerce maritime américain pendant la Première Guerre mondiale, et elles n’ont jamais servi à rien. Cent ans plus tard, ces squelettes de navires forment le plus grand cimetière d’épaves de l’hémisphère occidental, transformé en sanctuaire marin national.
Le site s’appelle Mallows Bay, une échancrure discrète du Maryland, à une quarantaine de kilomètres au sud de Washington. Sous une surface d’eau peu profonde reposent les restes de ce que les archives officielles décrivent comme une flotte de plus de 100 vapeurs en bois datant de la Première Guerre mondiale, connus sous le nom de « Flotte fantôme ». Certains recensements, qui incluent des embarcations plus anciennes ou plus tardives, font grimper le compte à plus de 200 épaves, ce qui en fait, selon la National Trust for Historic Preservation, la collection d’épaves historiques la plus vaste et la plus variée de l’hémisphère occidental, couvrant plus de trois siècles de construction navale américaine.
À retenir
- Une flotte de navires jamais utilisée, incendiée et abandonnée depuis près d’un siècle
- Le plus grand cimetière d’épaves historiques de l’hémisphère occidental caché sous l’eau
- Comment une catastrophe industrielle s’est métamorphosée en oasis pour la faune sauvage
Sommaire
- Une flotte construite dans l’urgence, jamais utilisée
- Le 7 novembre 1925, le plus grand autodafé naval de l’histoire américaine
- De la ferraille oubliée à l’oasis écologique
- Ce que révèlent les drones aujourd’hui
Une flotte construite dans l’urgence, jamais utilisée
Retour en 1917. Les sous-marins allemands coulent les cargos alliés à un rythme effrayant : plus de 200 navires marchands détruits chaque mois. Washington réagit en lançant un programme de construction navale d’une ampleur inédite. Le gouvernement crée l’Emergency Fleet Corporation et lance la fabrication de coques en bois à la chaîne, dans des délais record. Le résultat est spectaculaire sur le papier : la flotte fut construite dans plus de 40 chantiers navals répartis dans 17 États. Certains navires, comme l’Aberdeen, furent même assemblés plus rapidement que tous les autres vapeurs en bois de l’Emergency Fleet, en seulement 17 jours.
Mais l’armistice tombe avant que ces bateaux n’aient pu prendre la mer pour de bon. Le conflit s’achève, la menace disparaît, et des centaines de coques flambant neuves se retrouvent sans utilité. Le gaspillage est vertigineux : ce que le gouvernement américain avait dépensé 300 millions de dollars à construire fut revendu pour la ferraille pour seulement 750 000 dollars. Une société de Virginie, la Western Marine & Salvage Company, rachète la majorité des navires pour les récupérer et les rapatrie sur le Potomac, en espérant tirer environ 10 000 dollars de ferraille de chaque coque. Mais que faire des immenses carcasses de bois une fois le métal retiré ? Personne n’a de réponse, et le problème traîne pendant des années.
Le 7 novembre 1925, le plus grand autodafé naval de l’histoire américaine
La solution, faute de mieux, sera le feu. Les coques sont amenées à Mallows Bay pour y être incendiées et échouées. Un jour précis reste gravé dans les annales maritimes du pays : le 7 novembre 1925, 31 navires sont brûlés d’un coup. La National Trust for Historic Preservation ne mâche pas ses mots sur l’ampleur de l’événement, qualifié de plus grande destruction de navires en une seule fois de l’histoire des États-Unis. Le spectacle a dû être saisissant : des dizaines de brasiers embrasant simultanément une portion entière du fleuve.
Ce n’était qu’un début. Les opérations de sabordage se poursuivent par vagues successives. En 1929, une étude récente parue dans Scientific Data précise qu’une flotte de 169 vapeurs de l’ère de la Première Guerre mondiale fut déplacée vers Mallows Bay, où ils furent brûlés pour rendre les matériaux récupérables plus accessibles. Puis la Grande Dépression frappe, les cours de la ferraille s’effondrent, et la Western Marine & Salvage Company jette l’éponge. Les coques restent là, abandonnées, livrées aux marées et à la végétation. Une dernière tentative de récupération aura lieu pendant la Seconde Guerre mondiale, quand Bethlehem Steel construit un bassin de radoub pour extraire le métal restant, avant d’abandonner définitivement le chantier en 1944.
De la ferraille oubliée à l’oasis écologique
Un siècle a passé. Ce que personne ne voulait plus est devenu, sans qu’on l’ait vraiment planifié, un habitat naturel exceptionnel. Les carcasses de bois retiennent les sédiments, forment de petites îles, et servent de support à une végétation dense. La NOAA décrit un site où les coques ont fourni la structure d’habitats écologiquement précieux, abritant une faune abondante dont des aigles à tête blanche, des hérons bleus et des balbuzards. Le contraste est presque ironique : ce qui devait être un désastre industriel, jamais assumé, jamais nettoyé, s’est mué en sanctuaire pour la vie sauvage.
Le site a d’abord été inscrit au National Register of Historic Places en 2015, avant de franchir une étape supplémentaire : le 3 septembre 2019, Mallows Bay a été déclaré sanctuaire marin national. C’était, selon la NOAA, le premier sanctuaire marin national désigné depuis l’an 2000, et le tout premier situé dans le bassin versant de la baie de Chesapeake. Une reconnaissance tardive, mais qui protège désormais durablement ce paysage hors norme contre toute exploitation future.
Ce que révèlent les drones aujourd’hui
Le décompte exact des épaves a longtemps varié selon les sources, entre une centaine et plus de deux cents. Une cartographie récente par drones, publiée en 2025 dans la revue Scientific Data, a permis d’y voir plus clair : les chercheurs ont imagé les 147 épaves de la baie grâce à des relevés aériens à haute résolution. Ce travail de photogrammétrie offre aujourd’hui les cartes les plus précises jamais réalisées de ce cimetière flottant, utile aussi bien aux archéologues qu’aux gestionnaires du sanctuaire pour suivre l’évolution du site au fil des tempêtes et des marées.
Pour qui veut voir ces vestiges de ses propres yeux, la meilleure option reste le kayak : les eaux peu profondes de la baie permettent de se faufiler entre les carcasses, sous le regard parfois curieux d’un balbuzard niché au sommet d’une coque centenaire. Un siècle après avoir été jugées bonnes pour la casse, ces épaves n’ont jamais quitté leur mouillage. Elles ont simplement changé de fonction, passant du statut de honte industrielle à celui de curiosité protégée par la loi fédérale.
Sources : savingplaces.org | nature.com


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