La Suisse a truffé des milliers de ses ponts, tunnels et routes de charges explosives pendant des décennies, prête à les faire sauter au premier signe d’invasion. Mais la cible visée n’était ni une usine ennemie, ni une base militaire adverse : c’était son propre réseau routier et ferroviaire. L’objectif ? Se couper elle-même du monde pour ralentir un envahisseur, dans le cadre d’une doctrine défensive unique en Europe, le Réduit national.
À retenir
- Des milliers d’ouvrages suisses ont été équipés d’explosifs permanents depuis la Première Guerre mondiale
- Le dispositif a atteint son apogée pendant la Guerre froide avec des tunnels alpins et des ponts transfrontaliers minés
- La Suisse débat aujourd’hui de la réinstallation de ces charges après l’invasion russe en Ukraine
Sommaire
- Une forteresse qui se referme sur elle-même
- Des milliers d’ouvrages piégés, du Gothard aux petits ponts de campagne
- Vingt-trois ans pour tout démonter
- La guerre en Ukraine rouvre le débat
Une forteresse qui se referme sur elle-même
Tout commence en 1940, quand le général Henri Guisan théorise une stratégie qui paraît presque suicidaire sur le papier. Face à la menace d’une invasion des forces de l’Axe pendant la Seconde Guerre mondiale, la stratégie retenue paraît presque contre-intuitive : plutôt que de défendre l’ensemble du territoire, l’armée suisse choisit de concentrer ses troupes dans la région alpine, quitte à abandonner temporairement le Plateau, cette bande urbaine et agricole où vit pourtant l’essentiel de la population. Un pari risqué, mais cohérent avec la géographie du pays : autant transformer les Alpes en verrou plutôt que d’éparpiller des forces trop faibles sur une frontière impossible à tenir partout.
L’objectif est clair : verrouiller les axes de communication nord-sud pour transformer les montagnes en un verrou stratégique impossible à franchir. Trois zones fortifiées structurent ce dispositif : Saint-Maurice, le Gothard et Sargans, un vaste réseau qui s’articule autour de ces trois grandes forteresses alpines. Autour d’elles, un arsenal complémentaire se déploie sur tout le territoire. Des ponts destinés à être minés en cas d’urgence côtoient des blocs antichars en béton armé si massifs qu’on les a surnommés les Toblerones, une touche presque humoristique dans un dispositif pourtant conçu très sérieusement. Aujourd’hui encore, selon les estimations, il existerait plus de 8 000 bunkers disséminés à travers le territoire suisse, souvent invisibles sous des allures de granges ou de chalets.
Des milliers d’ouvrages piégés, du Gothard aux petits ponts de campagne
La logique du minage préventif ne date pourtant pas de la Seconde Guerre mondiale. Les Suisses ont commencé à miner leurs ouvrages bien avant la Guerre froide : durant la Première Guerre mondiale déjà, l’armée était prête à couper le pays ou une partie du pays pour freiner l’avancée de l’ennemi. Lors de la Deuxième Guerre mondiale, il s’agissait d’empêcher les adversaires d’utiliser les principaux passages alpins, et les renforcements permanents du terrain ainsi que les ouvrages minés ont été multipliés dès 1939.
Le système atteint son ampleur maximale durant la guerre froide. Une stratégie a été développée pour faire face à une éventuelle invasion des Etats communistes du Pacte de Varsovie, formalisée à la fin des années 1970 sous le nom de dispositif des explosifs permanents 75 (PSD 75). Le territoire comptait quelque 2000 ouvrages équipés pendant la Guerre froide, et les tunnels du Simplon, du Gothard et du Lötschberg étaient chargés. Même les liaisons transfrontalières n’échappaient pas à la règle : un pont reliant la Suisse à l’Allemagne, entre Stein, dans le canton d’Argovie, et Bad Säckingen, renfermait jusqu’à récemment des explosifs pouvant être actionnés en cas d’attaque. Autoroutes, cols de montagne, pistes d’aviation : rien n’était laissé au hasard dans ce quadrillage explosif du territoire national.
Vingt-trois ans pour tout démonter
Démanteler un tel dispositif ne s’improvise pas. Ce démantèlement, débuté en 1991, découle des économies budgétaires, à une époque où la chute du bloc soviétique rend la menace d’invasion massive nettement moins crédible. Le travail s’étale ensuite sur plus de deux décennies, jusqu’à ce que l’armée achève fin 2014 de désarmer les nombreux ponts, tunnels, routes et autres pistes d’aviation minés.
Pourquoi si lent ? La défense nationale invoque le nombre restreint de spécialistes à disposition et les importantes mesures de sécurité à observer, si bien que la quantité désarmée chaque année est demeurée limitée, alors que le territoire comptait plusieurs centaines de ces ouvrages. Le risque n’était pas théorique : l’important incendie survenu dans le tunnel du Gothard en 2001 se trouvait à proximité d’une charge explosive, même si toutes les mesures de protection avaient alors été prises. Sur le fond, l’armée elle-même reconnaît que la doctrine a fait son temps : ce dispositif, mis en place durant les années 1970, était devenu obsolète, les menaces actuelles ne nécessitant plus des explosifs fixes et permanents. On obtient aujourd’hui un « effet comparable avec des moyens mobiles », explique-t-elle sobrement.
La guerre en Ukraine rouvre le débat
L’histoire aurait pu s’arrêter là. Mais la guerre en Ukraine a rebattu les cartes du débat suisse sur la dissuasion territoriale. Le conseiller national David Zuberbühler mène désormais la charge pour la réinstallation de ces dispositifs, avec le soutien de plusieurs collègues de parti et d’un élu PLR, estimant que la guerre en Ukraine démontre que les menaces conventionnelles n’appartiennent pas au passé. Face à lui, une partie du Parlement juge l’idée anachronique. La conseillère nationale Nicole Barandun rétorque qu’installer des objets explosifs n’est tout simplement plus d’actualité à l’ère de la guerre hybride, les barrages antichars et les obstacles explosifs ne servant à rien contre les cyberattaques et les drones.
Le clivage résume assez bien où en est la réflexion militaire suisse aujourd’hui : entre la tentation de réactiver un symbole de dissuasion physique éprouvé pendant un demi-siècle, et la conviction que la prochaine menace ne viendra pas d’une colonne de blindés franchissant un pont, mais d’un écran d’ordinateur ou d’un essaim de drones. Les Toblerones, eux, sont toujours là, plantés dans le paysage alpin, témoins muets d’une époque où l’on préparait la défense du pays en dynamitant, au besoin, ses propres routes.
Sources : rts.ch | lenouvelliste.ch


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