Imaginez un instant que la moitié de l’électricité produite dans le monde s’évapore en chemin, transformée en chaleur inutile avant même d’atteindre nos prises. C’est peu ou prou ce qui se produit chaque jour dans les câbles classiques, où la résistance électrique grignote une partie de l’énergie transportée. Ce gaspillage, presque invisible, coûte pourtant cher aux sociétés d’électricité et limite les performances de nombreuses technologies. Pourtant, il existe des matériaux capables d’échapper totalement à cette loi physique, et l’histoire de leur découverte commence dans un laboratoire glacial des Pays-Bas, un jour d’avril, il y a plus d’un siècle.
À retenir
- Le 8 avril 1911, Kamerlingh Onnes et Gilles Holst ont observé la disparition brutale de la résistance électrique du mercure refroidi à l’hélium liquide, découvrant ainsi la supraconductivité.
- Cette découverte n’a été possible que grâce à la liquéfaction de l’hélium réalisée par Kamerlingh Onnes en 1908, permettant d’atteindre des températures proches du zéro absolu.
- La supraconductivité trouve aujourd’hui des applications concrètes comme les aimants des IRM, les trains à sustentation magnétique et les accélérateurs de particules.
Le 8 avril 1911, un fil de mercure a cessé de résister
Ce jour-là, dans le laboratoire de physique de l’université de Leyde, aux Pays-Bas, le physicien néerlandais Heike Kamerlingh Onnes et son assistant Gilles Holst observent quelque chose d’inattendu en refroidissant un fil de mercure. Alors qu’ils s’attendaient à voir la résistance électrique du métal diminuer progressivement, comme le veut la physique classique, elle s’effondre brutalement, presque instantanément, pour tomber à une valeur si faible qu’elle en devient indétectable. Le courant électrique circule alors dans le fil sans aucune perte apparente, comme si le mercure avait tout bonnement renoncé à freiner les électrons.
Ce phénomène, totalement inédit à l’époque, ne s’explique par aucune théorie connue. Les deux chercheurs viennent, sans le savoir encore pleinement, de mettre le doigt sur ce que l’on appellera plus tard la supraconductivité. Une découverte qui vaudra à Kamerlingh Onnes le prix Nobel de physique quelques années plus tard, et qui ouvrira un champ de recherche encore actif aujourd’hui.
Leyde, moins 269 degrés : la traque du zéro absolu
Pour comprendre pourquoi cette expérience a eu lieu précisément à Leyde, il faut remonter quelques années en arrière. Kamerlingh Onnes s’était donné une mission presque obsessionnelle : liquéfier l’hélium, le dernier des gaz que personne n’avait réussi à transformer en liquide. En 1908, il y parvient enfin, atteignant des températures proches du zéro absolu, soit environ moins 273 degrés Celsius. L’hélium liquide, à moins 269 degrés, devient alors l’outil de refroidissement le plus performant de son époque, une sorte de Graal cryogénique que seul son laboratoire maîtrise.
C’est cette avance technique, presque artisanale par rapport aux moyens actuels, qui permet aux équipes de Leyde d’explorer un territoire où personne n’avait encore mis les pieds. Plonger un fil de mercure dans un bain d’hélium liquide, c’était s’aventurer dans une zone de température si extrême que les comportements des matériaux devenaient totalement imprévisibles. Le froid extrême, loin d’être une simple curiosité de laboratoire, s’est révélé être la clé qui a permis de révéler un phénomène resté invisible jusqu’alors.
Quand la résistance électrique disparaît sans prévenir
Ce qui rend cette découverte si fascinante, c’est son caractère abrupt. La résistance électrique d’un métal diminue habituellement de façon régulière lorsqu’on abaisse la température, un peu comme une route qui devient progressivement plus lisse. Mais dans le cas du mercure supraconducteur, ce n’est pas une amélioration graduelle qui se produit : c’est un saut, une transition nette vers un état totalement différent de la matière. En dessous d’une température précise, appelée température critique, le matériau bascule brutalement dans un régime où les électrons circulent sans plus jamais rencontrer d’obstacle.
Il faudra attendre plusieurs décennies pour que la physique quantique offre une explication satisfaisante à ce comportement, avec la formation de paires d’électrons capables de se déplacer de façon coordonnée dans le matériau, sans dissiper d’énergie. Mais dès 1911, sans même connaître ce mécanisme, Kamerlingh Onnes comprend qu’il tient entre les mains un phénomène capable de bouleverser la manière dont on conçoit le transport de l’électricité.
De l’anecdote de laboratoire aux aimants qui voient à travers le corps
Longtemps considérée comme une curiosité réservée aux physiciens, la supraconductivité a fini par trouver des applications extrêmement concrètes. La plus connue du grand public reste sans doute celle des appareils d’imagerie par résonance magnétique, plus familièrement appelés IRM, que l’on retrouve dans la plupart des hôpitaux français. Ces machines reposent sur des aimants supraconducteurs, capables de générer des champs magnétiques puissants et stables tout en consommant une énergie relativement modérée, précisément parce que le courant qui les traverse ne rencontre aucune résistance.
Sans le refroidissement extrême rendu possible par des liquides comme l’hélium, ces bobines chaufferaient au point de devenir inutilisables. Grâce à la supraconductivité, elles peuvent au contraire fonctionner en continu, offrant des images médicales d’une précision remarquable, utilisées quotidiennement pour détecter des lésions, des tumeurs ou des anomalies internes. On retrouve également ce principe dans certains trains à sustentation magnétique ou dans des accélérateurs de particules, preuve que cette découverte née dans un laboratoire glacial a fini par irriguer des domaines aussi variés que la médecine, les transports et la recherche fondamentale.
Un peu plus d’un siècle après cette expérience menée à Leyde, la supraconductivité continue de fasciner les chercheurs, notamment ceux qui traquent des matériaux capables de reproduire ce phénomène à des températures moins extrêmes, plus proches de celles de notre quotidien. Reste à savoir si un jour, un nouveau fil, plongé dans un liquide bien moins froid que l’hélium, viendra à son tour perdre toute résistance sous nos yeux, et peut-être changer une nouvelle fois notre rapport à l’énergie.


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