Onze combinaisons. C’est tout ce qu’il reste, en état de vol, pour équiper les astronautes américains qui sortent marcher dans le vide spatial autour de la Station spatiale internationale. Ces scaphandres, baptisés EMU pour Extravehicular Mobility Unit, ont été livrés à la NASA à partir de 1982 et ont effectué leur première sortie lors de la mission STS-6 en avril 1983. Quarante-trois ans plus tard, ce sont toujours eux, rafistolés, repeints, réassemblés pièce par pièce, que les astronautes enfilent avant chaque sortie extravéhiculaire.
À retenir
- Pourquoi la NASA n’a construit que 18 scaphandres et n’en possède plus que 11 en état de vol ?
- Comment un astronaute a failli se noyer dans le vide spatial en 2013 à cause d’une fuite dans son casque
- Quel est le coût réel et les véritables raisons de l’échec répété du programme de remplacement xEMU ?
Sommaire
- Un stock qui fond depuis quarante ans
- Le jour où Luca Parmitano a failli se noyer dans l’espace
- Un remplaçant qui n’arrive toujours pas
Un stock qui fond depuis quarante ans
Le chiffre a de quoi surprendre : seulement 18 EMU ont été construits, dont 11 existaient encore en 2017. Un rapport de l’inspecteur général de la NASA publié cette année-là enfonçait le clou en précisant que seules 11 des 18 unités originales du système de survie primaire de l’EMU restaient en service, ce qui soulevait des inquiétudes sur la suffisance du stock. Depuis, l’attrition n’a fait que s’aggraver. Les fournisseurs historiques ont disparu, les pièces détachées ne se fabriquent plus, et Collins Aerospace, héritier des sociétés Hamilton Standard et ILC Dover qui avaient conçu la combinaison, se retrouve seul maître à bord pour maintenir en service un matériel dont plus personne ne produit les composants d’origine.
Le rapport de 2017 dressait déjà un bilan chiffré des incidents accumulés sur ces décennies d’utilisation : 204 sorties extravéhiculaires effectuées avec les EMU, et 27 « incidents significatifs », incluant des dommages aux gants, des températures corporelles inconfortables et des intrusions d’eau dans le casque. Vingt-sept accrocs sérieux pour un équipement censé garantir la survie d’un être humain dans le vide absolu, à des centaines de kilomètres de tout secours possible. On pourrait s’en inquiéter davantage si l’on ne savait pas que, jusqu’ici, aucun de ces incidents n’a été mortel.
Le jour où Luca Parmitano a failli se noyer dans l’espace
Le 16 juillet 2013, l’astronaute italien de l’Agence spatiale européenne Luca Parmitano réalise sa deuxième sortie extravéhiculaire aux côtés de l’Américain Chris Cassidy. Une heure et demie à peine après le début de l’excursion, prévue pour durer six heures et demie, de l’eau commence à s’accumuler à l’arrière de son casque. Après avoir écarté la piste de la transpiration, la poche à boire fixée sur son torse est d’abord soupçonnée, mais le phénomène s’aggrave au fil des minutes.
Le bilan, une fois Parmitano de retour dans le sas, donne le vertige : environ 1,5 litre d’eau remplissait le casque. Dans l’apesanteur, l’eau ne coule pas, elle forme des bulles qui collent à la peau et migrent au gré des mouvements de tête. Le témoignage de l’astronaute, recueilli par la presse américaine, décrit une expérience terrifiante : « Ça couvrait complètement mes yeux et mon nez. C’était vraiment difficile de voir. Je n’entendais plus rien. C’était vraiment difficile de communiquer ». Sans repères visuels ni auditifs, Parmitano retrouve le chemin du sas uniquement de mémoire.
La commission d’enquête mise en place par la NASA identifiera plus tard l’origine du problème : une contamination avait bloqué la pompe du ventilateur du système de refroidissement et de circulation, provoquant un reflux d’eau vers le casque. Un mécanisme d’autant plus troublant qu’un phénomène similaire, plus discret, s’était déjà produit une semaine auparavant sans que l’information ne remonte à temps jusqu’aux équipes au sol. Le risque d’asphyxie ou de noyade était, selon les responsables de la NASA interrogés à l’époque, bien réel.
Un remplaçant qui n’arrive toujours pas
Consciente de l’urgence, la NASA lance dès le milieu des années 2000 un programme de combinaison de nouvelle génération, le xEMU (Exploration Extravehicular Mobility Unit), censé équiper aussi bien les astronautes de l’ISS que les futurs marcheurs lunaires d’Artemis. Le problème, c’est que les années passent et les prototypes ne deviennent jamais des équipements opérationnels. Le rapport IG-21-025 de l’inspecteur général de la NASA, publié en août 2021, est sans appel : à cette date, la NASA a dépensé plus de 420 millions de dollars sur la conception et le développement de combinaisons spatiales, sans qu’aucune ne soit prête au vol. Le même document précisait qu’un scaphandre opérationnel restait encore à environ quatre ans de distance, une échéance qui, avec le recul, s’est révélée largement optimiste.
Face à cet échec coûteux, la NASA change de stratégie. En 2022, elle abandonne le développement en interne et attribue des contrats à Axiom Space et Collins Aerospace pour développer en concurrence les combinaisons de nouvelle génération destinées aux missions lunaires Artemis et aux opérations sur l’ISS. L’idée : transformer la fourniture de scaphandres en service commercial, sur le modèle qui avait fonctionné pour le fret et les équipages avec SpaceX et Boeing.
Le pari tourne court côté ISS. En 2024, la NASA et Collins conviennent de retirer les commandes de la société, celle-ci invoquant son incapacité à respecter le calendrier de démonstration sur l’ISS, ne laissant plus qu’un seul fournisseur de combinaisons. Officiellement, il s’agit d’un « désengagement mutuel » ; officieusement, plusieurs sources évoquent des dérapages de calendrier et des difficultés techniques sous un contrat à prix fixe qui laissait peu de marge de manœuvre à l’industriel. Axiom Space se retrouve donc seul en lice pour livrer un scaphandre viable, avec une échéance Artemis fixée à 2028 et une décommission de l’ISS prévue vers 2030-2031.
Reste une question que personne, à ce stade, ne sait vraiment trancher : combien de temps encore ces onze combinaisons vieilles de plus de quarante ans devront-elles tenir le choc ? Chaque rotation d’équipage sur l’ISS repose sur un stock de pièces détachées qui s’amenuise, sur des techniciens capables de réparer un matériel que plus aucun manuel industriel ne documente vraiment, et sur la conviction, un peu vertigineuse, qu’un scaphandre conçu à l’époque des ordinateurs à disquettes reste, faute de mieux, le plus sûr moyen connu de survivre quelques heures dans le vide spatial.
Sources : spaceodysseyhub.com | talkoftitusville.com


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