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Au bout d’une voie oubliée de Grand Central attend depuis des décennies un wagon immobile : ce qu’il faisait entrer n’était ni des bagages ni des marchandises

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Sous le Waldorf Astoria de New York dort, depuis des décennies, un quai ferroviaire secret relié directement au réseau de Grand Central. Au bout de cette voie oubliée, un vieux wagon est resté immobile pendant des décennies, dans l’obscurité d’un tunnel que presque personne n’a jamais vu de ses propres yeux. Ce que ce dispositif faisait entrer dans l’hôtel n’était ni des malles ni des colis de marchandises : c’étaient des hommes qui voulaient disparaître, le temps d’un trajet, du regard du public.

À retenir

  • Une voie ferrée secrète sous le Waldorf Astoria permettait aux VIP d’entrer discrètement à l’hôtel sans être vus du public
  • Le wagon légendaire attribué à Roosevelt était en réalité un simple fourgon de transport de matériel industriel
  • Cet endroit oublié a accueilli présidents, généraux, et même une fête underground avant de devenir un graal pour les explorateurs urbains

Sommaire

  1. Un quai pensé pour l’industrie, détourné pour le luxe
  2. Pershing, Roosevelt, et l’art de ne pas être vu
  3. Le mythe se fissure : un wagon, mais pas celui qu’on croyait
  4. Une relique toujours interdite au public

Un quai pensé pour l’industrie, détourné pour le luxe

La voie 61 est une voie de stockage adossée à un quai ferroviaire privé du Metro-North Railroad, situé sous l’hôtel Waldorf Astoria New York, dans une cour souterraine au nord-est de Grand Central Terminal. Elle fait partie d’un ensemble bien plus vaste : la « Lex Yard », une cour de stockage de douze voies sous l’hôtel, où la voie 61 partage son quai avec la voie 63. Rien, à l’origine, ne destinait ce lieu à accueillir des présidents. Les voies 61 et 63 avaient d’abord été construites pour transporter du fret et servir de quai de chargement à une centrale à vapeur qui alimentait Grand Central et les bâtiments alentour.

Tout bascule en 1929. Quand le Waldorf Astoria rachète les droits aériens au-dessus de ces voies, il récupère du même coup la voie en contrebas. Le quotidien new-yorkais s’en fait aussitôt l’écho : le futur hôtel, annonce-t-on, disposera d’une voie ferrée privée sous le bâtiment, permettant aux clients disposant de wagons personnels de les faire acheminer directement jusqu’à un ascenseur menant à leurs suites. Le calcul est simple, et terriblement snob : pourquoi affronter la foule d’une gare quand on peut descendre de son wagon directement sous son hôtel ?

Pershing, Roosevelt, et l’art de ne pas être vu

Le premier nom associé à ce quai n’est pas celui d’un président, mais d’un général. Le général John J. Pershing aurait été le tout premier à emprunter cette entrée secrète en 1938, alors qu’il venait de subir une crise cardiaque et qu’il fallait lui éviter tout effort inutile. Mais c’est bien avec Franklin D. Roosevelt que la voie 61 entre dans la légende. Le président, qui souffrait des séquelles de la poliomyélite, aurait utilisé cette entrée dérobée en partie pour dissimuler son handicap au public.

L’installation impressionne par sa démesure. L’ascenseur, large de près de deux mètres, avait été conçu pour accueillir une voiture blindée d’environ 2 700 kilos. Selon un ancien porte-parole du Metro-North, Dan Brucker, tout avait été dimensionné pour que la limousine blindée Pierce-Arrow de Roosevelt puisse descendre du train, rouler jusqu’au quai, puis entrer directement dans le monte-charge. L’image a de quoi fasciner : une voiture présidentielle avalée par un ascenseur, quelque part sous les cuisines et les salons d’un des hôtels les plus photographiés du monde. Les historiens n’ont toutefois documenté qu’une seule occasion certaine où Roosevelt aurait utilisé la voie 61, le 21 octobre 1944, lors d’un déplacement de campagne à New York.

Le mythe se fissure : un wagon, mais pas celui qu’on croyait

Voilà où l’histoire prend un tour inattendu. Pendant des années, le wagon abandonné au bout de la voie a été présenté comme le véhicule personnel de Roosevelt. Une enquête menée après le déplacement du véhicule a douché cette croyance. Après avoir été transféré au Danbury Railway Museum, dans le Connecticut, le wagon a été identifié comme le fourgon à bagages numéro 002 de la New York Central, et non comme un véhicule ayant appartenu à Roosevelt, contrairement à ce qu’affirmait depuis longtemps un ancien historien du Metro-North. Les portes extra-larges censées avoir laissé passer la limousine présidentielle se sont révélées être des portes de taille standard pour l’époque, et l’automobile n’aurait de toute façon jamais pu effectuer le virage nécessaire pour entrer dans le wagon. En réalité, ce fourgon avait servi à transporter le matériel de gréage d’une grue électrique de cent tonnes utilisée dans les tunnels de Grand Central, avant d’être laissé à l’abandon sur la voie 61. Le musée de Danbury estime que le wagon est resté immobile sous Grand Central pendant vingt à trente ans.

Le déplacement du véhicule, en 2019, a permis cette révision. Le 31 mai 2019, le fourgon a été tracté par une locomotive vers l’atelier de Highbridge, dans le Bronx, pour y être inspecté et restauré. La légende de la voiture présidentielle ne résiste donc pas totalement à l’examen minutieux des archives ferroviaires, même si le principe du passage discret des personnalités, lui, tient parfaitement debout.

Une relique toujours interdite au public

Roosevelt n’a jamais été le seul VIP à profiter de ce raccourci. Tous les présidents américains depuis Herbert Hoover en 1931 jusqu’à Barack Obama ont séjourné dans la suite présidentielle du Waldorf Astoria, et la voie 61 a longtemps servi à transporter discrètement présidents et hauts responsables militaires ou gouvernementaux jusqu’à l’hôtel. Un porte-parole cité par la presse a même précisé que la voie 61 est considérée comme un itinéraire d’évacuation important si un président devait quitter New York en urgence.

L’endroit a aussi connu des usages plus inattendus. Andy Warhol y aurait organisé, en 1965, une fête baptisée « Underground Party », transformant pour une nuit ce quai industriel en scène de la contre-culture new-yorkaise. Puis le lieu est retombé dans l’oubli : dès 1978, la plateforme comptait parmi les endroits de Grand Central où vivaient des squatters. Aujourd’hui encore, le quai reste fermé au public et continue de fasciner les explorateurs urbains comme un véritable « graal » new-yorkais.

Le plus étonnant, finalement, n’est pas que la légende de la voiture présidentielle se soit révélée fausse. C’est que la vérité, elle, reste presque aussi spectaculaire : un fourgon à bagages banal, resté vingt à trente ans dans le noir sous l’un des hôtels les plus mythiques du monde, simplement parce que personne n’avait pris la peine de le sortir de là.

Sources : untappedcities.com | 6sqft.com

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