Vingt minutes. C’est le temps qu’il a fallu à un mur d’eau haut comme un immeuble de treize étages pour engloutir Fréjus, dans la nuit du 2 décembre 1959. À 21h13 précises, le barrage de Malpasset, construit sur le Reyran à une douzaine de kilomètres en amont de la ville varoise, cède d’un coup. En quelques minutes à peine, près de 50 millions de mètres cubes d’eau déferlèrent, ravageant campagnes et villages jusqu’à la mer. Le bilan reste, plus de soixante ans après, l’une des pires catastrophes civiles de l’histoire de France : 423 morts, dont 135 enfants de moins de 15 ans.
À retenir
- Une roche piégée sous le barrage, pas une erreur d’ingénierie : comment la géologie a pris de court les experts de 1959
- 20 minutes pour que 50 millions de mètres cubes d’eau ravagent tout sur 12 kilomètres jusqu’à la mer
- Les ruines toujours visibles racontent pourquoi la France a imposé des études géologiques obligatoires à tous ses barrages
Sommaire
- Un géant de béton haut de 66 mètres, vidé en un instant
- Vingt minutes pour rayer une partie de Fréjus de la carte
- Une roche piégée, pas un béton défaillant
- Ce que Malpasset a changé pour tous les barrages français
- Les ruines, toujours visibles dans la vallée du Reyran
Un géant de béton haut de 66 mètres, vidé en un instant
Le barrage de Malpasset n’était pas un ouvrage anodin. Il s’agissait d’un barrage-voûte en béton de 66 mètres de haut, une prouesse technique pour l’époque, conçu par l’ingénieur André Coyne et mis en service en 1954. Sa fonction : constituer une réserve d’eau pour irriguer la plaine agricole du Reyran et sécuriser l’approvisionnement d’une région varoise chroniquement en manque d’eau l’été. Mais l’ouvrage n’avait quasiment jamais été rempli à pleine capacité avant l’automne 1959, freiné par des procédures d’expropriation interminables et des années de sécheresse relative.
L’hiver 1959 change la donne. Des pluies diluviennes s’abattent sur la Côte d’Azur et remplissent le réservoir pour la toute première fois à un niveau critique. La roche d’appui, en rive gauche, cède alors brutalement sous la pression. La vague qui en résulte atteint une hauteur d’environ 40 mètres à la sortie du barrage, se propageant à une vitesse impressionnante. L’eau a été enregistrée voyageant à des vitesses allant jusqu’à 70 km/h, avec de gros morceaux du mur de béton pesant jusqu’à 600 tonnes. Des blocs de cette taille, arrachés comme de simples cailloux, ont été retrouvés à plus d’un kilomètre de leur position d’origine, disséminés dans toute la vallée.
Vingt minutes pour rayer une partie de Fréjus de la carte
La distance entre le barrage et Fréjus n’a rien d’anodin : une dizaine de kilomètres, pour un dénivelé d’une centaine de mètres sur l’ensemble du parcours. Une pente suffisante pour transformer un lâcher d’eau en projectile liquide. Le trajet complet, du barrage jusqu’à la mer Méditerranée, a été parcouru en à peine 20 minutes, balayant tout sur son passage dans la vallée du Reyran.
Arrivée aux portes de la ville, la vague garde une force considérable. Les eaux parviennent finalement à surmonter les talus et submergent les quartiers ouest de Fréjus et la gare SNCF. Même affaiblie, l’onde résiduelle continue sa course jusqu’à la base aéronavale toute proche : la vague résiduelle, d’à peu près deux mètres, termine sa course sur la base aéronavale, emportant plusieurs dizaines d’appareils avec elle en se jetant dans la mer Méditerranée. Au total, une zone de près d’un kilomètre de large a été balayée par l’eau, rasant fermes, routes et habitations sur son passage. Certains survivants racontent avoir vu leur poste de télévision s’éteindre en pleine émission de variétés au moment précis où la coupure d’électricité a frappé la région, un détail glaçant qui dit bien la soudaineté du drame.
Une roche piégée, pas un béton défaillant
L’enquête technique, longue et minutieuse, a mis des années à établir formellement les responsabilités. Ce n’est qu’en 1967, huit ans après le drame, que la Cour de cassation tranche définitivement. Les experts ont exclu la piste d’un défaut de construction : la cause n’est pas dans la rupture de la voûte elle-même dont le béton était de très bonne qualité, ni dans l’érosion progressive de la fondation, ni encore dans une déstabilisation liée aux tirs de mines de l’autoroute voisine. Le problème venait d’ailleurs, du sous-sol lui-même.
Les géologues ont identifié un phénomène rare et alors mal connu : l’origine de la catastrophe réside dans la rupture brutale de la fondation en rive gauche, la fondation étant, comme toute formation géologique, parcourue de plusieurs failles, fractures ou schistosité qui découpent le massif en grandes masses rocheuses. Sur le site de Malpasset, ces failles dessinaient une figure particulière, un véritable piège géologique. Sur le versant gauche, on observe un dièdre de failles, figure classique d’écroulements rocheux ; le coin de roche qui le remplissait a disparu avec la partie de barrage qu’il supportait. un coin de roche entier s’est littéralement expulsé sous la poussée de l’eau, comme un bouchon sauté sous la pression, entraînant l’ouvrage avec lui. Le jugement final de la justice a d’ailleurs innocenté les ingénieurs et l’État : « Aucune faute, à aucun stade, n’a été commise », concluait l’arrêt de 1967.
Ce que Malpasset a changé pour tous les barrages français
La catastrophe a forcé l’État à repenser entièrement sa doctrine de sécurité pour les grands ouvrages hydrauliques. Le tournant réglementaire intervient en 1967 : l’accident de Malpasset a entraîné un renforcement de la réglementation technique avec la mise en place du Comité Technique Permanent des Barrages, chargé d’examiner et d’évaluer les dossiers d’avant-projet de tous les barrages de plus de 20 mètres de hauteur, et l’adoption en 1970 d’une circulaire réglementant la sécurité des barrages intéressant la sécurité publique. Un dispositif d’expertise géologique et technique systématique, qui n’existait tout simplement pas au moment de la construction de Malpasset.
Ce cadre a continué d’évoluer bien après. L’ensemble de ce dispositif réglementaire a été largement rénové par un décret signé le 11 décembre 2007, étendant le domaine aux petits et moyens ouvrages, tandis que les plus grands barrages de plus de 20 mètres de hauteur et de plus de 15 millions de mètres cubes de capacité font désormais l’objet d’un Plan Particulier d’Intervention. Concrètement, chaque grand barrage français fait aujourd’hui l’objet d’études géologiques poussées de ses fondations avant construction, d’une surveillance instrumentée continue et de plans d’alerte des populations en cas de rupture, autant de garde-fous qui manquaient cruellement en 1959.
Les ruines, toujours visibles dans la vallée du Reyran
Le site n’a jamais été reconstruit. Aujourd’hui encore, les vestiges du barrage se dressent dans la vallée, accessibles par un sentier de randonnée depuis Fréjus. Il ne reste sur le site que la base de la partie droite de l’ouvrage, légèrement décollée du gneiss et basculée vers l’aval, et un fragment du massif de blocage de l’extrémité rive gauche, déplacé de près de deux mètres vers l’aval. Une brèche béante, à ciel ouvert, qui témoigne de la violence du phénomène mieux que n’importe quel rapport d’expertise.
Des panneaux pédagogiques jalonnent désormais le parcours pour expliquer aux visiteurs les causes géologiques de la rupture, et une association locale, Mémoire de Malpasset, veille à ce que le souvenir des 423 victimes ne s’efface pas. Ce qui frappe, en marchant sur ce site aujourd’hui paisible, c’est le contraste : la garrigue a repris ses droits, mais les blocs de béton de plusieurs centaines de tonnes, encore couchés dans le lit du Reyran, rappellent qu’ici, un soir de décembre 1959, la géologie a eu le dernier mot sur l’ingénierie.
Sources : barrages-cfbr.eu | savoirsetculture.fr


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