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Une clôture de plus de 5 000 kilomètres coupe l’Australie en deux et les satellites voient l’herbe changer de couleur de chaque côté

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Une clôture protège des moutons depuis plus d’un siècle en Australie, et son tracé sépare le continent en deux mondes écologiques presque parfaitement distincts. D’un côté, les dingos ont été éliminés pour épargner les troupeaux du sud-est fertile. De l’autre, ils circulent librement dans l’intérieur aride. Le résultat ne figurait dans aucun plan initial : des images satellites montrent aujourd’hui une frontière végétale nette, visible sur des centaines de kilomètres, là où rien ne devrait, en théorie, distinguer deux terrains soumis au même climat.

Personne n’avait prévu cette expérience.

À retenir

  • La clôture australienne de 5 614 kilomètres sépare deux écosystèmes avec des densités de dingos radicalement différentes.
  • Les images satellites montrent une ligne végétale nette due à la surpâture des kangourous là où les dingos ont été éliminés.
  • Le mécanisme écologique repose sur une cascade : moins de dingos = plus de kangourous = moins d’herbe et dégradation du sol.

Sommaire

  1. Une frontière entretenue à la main
  2. Une ligne visible depuis l’espace
  3. Du dingo à l’herbe : l’effet domino
  4. Éleveurs, écologues, et la facture de l’entretien

Une frontière entretenue à la main

La structure s’étend sur plus de 5 600 kilomètres à travers trois États, dont 150 kilomètres qui traversent les dunes rouges du désert de Strzelecki. Elle relie le Queensland, la Nouvelle-Galles du Sud et l’Australie-Méridionale en une seule ligne continue. Selon Wikipédia, la longueur officielle retenue est de 5 614 kilomètres, ce qui en fait l’une des plus longues structures construites par l’homme.

La clôture a été construite entre 1880 et 1885, d’abord comme barrière contre les lapins avant de devenir un rempart contre les dingos. Elle est faite pour l’essentiel d’un grillage métallique haut de 180 centimètres, et le terrain est dégagé sur une largeur de 5 mètres de chaque côté.

Côté néo-gallois, une équipe de treize agents gère des tronçons de 60 à 100 kilomètres chacun, avec des inspections tous les lundis et vendredis, pour un salaire compris entre 26 et 31 dollars australiens de l’heure, logement compris. Au Queensland, une vingtaine d’employés parcourent en binômes une section de 300 kilomètres chaque semaine. En Australie-Méridionale, des comités locaux et des propriétaires privés inspectent l’intégralité du tracé tous les quatorze jours, à la recherche de dégâts causés par la végétation ou les inondations.

Des portails permettent aux véhicules de traverser, des grilles à bétail équipent les routes principales. Depuis 1946, laisser un portail ouvert expose à trois mois de prison ; endommager la clôture, à six mois. Mais le grillage, conçu pour arrêter des dingos, offre peu de résistance aux renards et aux lapins, qui exploitent les brèches ou creusent en dessous.

Une ligne visible depuis l’espace

Des chercheurs de l’UNSW ont voulu vérifier si cette frontière administrative laissait une empreinte physique sur le paysage. Ils ont analysé 32 années d’images satellites de la NASA le long du tracé, à travers le Queensland, la Nouvelle-Galles du Sud et l’Australie-Méridionale. Le géographe Adrian Fisher a traité ces données pour isoler la couverture végétale morte, un indicateur plus fiable dans le désert que le simple vert de la végétation vivante.

Le contraste apparaît net dans le parc national de Sturt National Park, situé côté protégé. Il y avait bien davantage de couverture végétale sur les terres d’élevage bovin du Queensland et d’Australie-Méridionale que dans le parc national, saturé de kangourous, résume le chercheur Mike Letnic. Les écarts de pression de pâturage entre les deux côtés étaient assez marqués pour être repérés depuis l’espace. Le sol nu remplace par endroits le tapis herbacé, à quelques mètres seulement du grillage.

Une étude plus récente, publiée dans le Journal of Mammalogy, a comparé le développement de jeunes kangourous roux des deux côtés. Les jeunes exposés aux dingos grandissaient plus vite que leurs équivalents protégés, un signe indirect que la pression du prédateur façonne jusqu’à la biologie de sa proie.

Le désert de Strzelecki concentre ce contraste sur cent cinquante kilomètres de dunes rouges.

Du dingo à l’herbe : l’effet domino

Le mécanisme proposé par les écologues tient en une phrase simple. Les dingos mangent des kangourous, les kangourous mangent de l’herbe ; du côté où les dingos sont rares, les kangourous sont plus nombreux et la couverture herbacée entre les dunes s’amenuise. Cette surconsommation finit par réduire la végétation et dégrader la qualité du sol, ce qui menace la survie de petits animaux comme le courlis batard, un oiseau en danger critique.

D’autres chercheurs pointent un second levier, moins connu du grand public. Selon l’ABC, en territoire de dingos, les souris sauteuses limitent la prolifération des arbustes en dévorant leurs graines et jeunes pousses ; sans elles, le sable circule davantage et le paysage s’ouvre. La cascade ne passerait donc pas uniquement par le kangourou, mais aussi par des rongeurs indigènes que le prédateur protège indirectement en tenant les renards et les chats à distance.

Cette suppression des renards et des chats sauvages fait justement débat chez les scientifiques. Des cartes officielles montrent une corrélation entre l’absence de dingos et l’abondance de renards et de chats à l’intérieur de la zone d’exclusion, un phénomène que certains chercheurs qualifient de suppression des mésoprédateurs. Mais une expérience à grande échelle publiée dans Scientific Reports contredit ce schéma : elle conclut que les dingos ne suppriment pas les renards, les chats ni les varans au niveau des populations. Le rôle des lapins introduits brouille encore le tableau, puisque ils ne peuvent pas être écartés comme facteur secondaire dans le déclin des petits mammifères australiens.

Éleveurs, écologues, et la facture de l’entretien

Pour les éleveurs, le débat reste concret et chiffré. Sans la clôture, l’élevage ovin serait jugé non rentable dans une grande partie de l’ouest de la Nouvelle-Galles du Sud, à l’ouest de Dubbo. L’histoire régionale garde le souvenir de pertes massives : une exploitation aurait perdu 11 000 moutons en une seule année à cause des attaques de dingos, avant l’édification du grillage.

Du côté des écologues, l’argument porte sur le coût écologique à long terme. Le chercheur Euan Ritchie, de l’université Deakin, estime que la suppression des dingos a profondément modifié l’écosystème, et note que de nombreux collègues s’inquiètent sérieusement de l’impact environnemental de la clôture. Certains évoquent la démolition pure et simple du tracé pour restaurer un flux naturel entre les deux zones. D’autres, plus prudents, réclament d’abord davantage de données avant tout démantèlement.

Aucun camp ne cède.

La facture, elle, ne fait pas débat. L’entretien de la clôture coûte environ 10 millions de dollars australiens par an. Cette somme se répartit entre les organismes publics chargés du tracé : en Nouvelle-Galles du Sud, le Wild Dog Destruction Board a repris la gestion en 1958 et continue d’assurer ce rôle aujourd’hui, financé par l’État et par les taxes prélevées auprès des éleveurs riverains.

Un dernier détail relativise pourtant la belle mécanique du récit. Dans la zone étudiée pour comparer la croissance des kangourous, le tronçon de clôture était resté en mauvais état jusqu’en 1975, soit des décennies après sa construction officielle. L’écart observé entre les deux populations s’est donc creusé en un demi-siècle à peine, malgré cette brèche prolongée dans le dispositif.

Sources : space.com | theconversation.com

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