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Sur la plaine d’Alsace dorment depuis 2020 deux réacteurs payés des milliards que pas un ouvrier n’est venu découper

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Imaginez un instant que vous traversiez la plaine d’Alsace, entre les vignes et les champs de maïs qui jaunissent avec l’automne, et que deux imposantes silhouettes de béton se dressent au loin, immobiles depuis des années. Rien ne bouge, aucun engin de chantier, aucun bruit de découpe métallique. Et pourtant, ces bâtiments ont coûté environ 1,5 milliard d’euros aux Français. C’est là tout le paradoxe de Fessenheim : une centrale à l’arrêt depuis longtemps, mais un chantier de démantèlement qui, lui, n’a jamais vraiment commencé. Comment expliquer un tel décalage entre l’annonce d’une fermeture et la réalité d’un site resté figé dans le temps ?

À retenir

  • Les deux réacteurs de Fessenheim, arrêtés en 2020, n'ont réellement basculé en phase de démantèlement que le 25 juin 2026, après un décret gouvernemental et la validation de l'ASNR.
  • Pendant ces six années, EDF a mené des travaux de pré-démantèlement invisibles au public, atteignant 98 % d'avancement avant les premières découpes concrètes de béton.
  • Le chantier doit générer 405 000 tonnes de matériaux (dont 5 % radioactifs à traiter spécifiquement) et s'achever au plus tard en 2048, EDF visant plutôt 2041.

Sur la plaine d’Alsace, deux réacteurs à plusieurs milliards dorment sans qu’un seul ouvrier ne s’en approche

Située dans le Haut-Rhin, la centrale de Fessenheim a longtemps symbolisé la puissance de l’industrie nucléaire française. Ses deux réacteurs ont été arrêtés définitivement en 2020, le premier le 22 février et le second le 30 juin. Depuis cette date, les bâtiments réacteurs sont restés debout, silencieux, comme suspendus entre deux époques : celle de la production électrique et celle, désormais engagée, du grand chantier de démantèlement.

Ce qui frappe, lorsqu’on s’intéresse à ce dossier, c’est l’écart entre l’ampleur des sommes investies dans cette installation et l’apparente inertie qui a suivi son arrêt. Pendant plusieurs années, aucun ouvrier n’est venu découper la moindre pièce métallique, aucune grue n’est venue s’attaquer aux structures. Le site est resté figé, comme mis sous cloche, en attendant une autorisation qui semblait ne jamais arriver.

Six ans d’arrêt, zéro pelleteuse : le mystère Fessenheim

Comment expliquer qu’un site fermé depuis si longtemps n’ait pas encore connu de véritables travaux de démolition ? La réponse tient en un mot : autorisations. Démanteler une centrale nucléaire ne se résume pas à envoyer une équipe avec des pelleteuses. Chaque étape doit être validée, contrôlée, encadrée par des textes réglementaires précis, car il s’agit avant tout de garantir la sécurité des travailleurs et des populations environnantes.

C’est ainsi que, pendant cinq années, EDF a mené ce que l’on appelle des travaux de pré-démantèlement : vidange des circuits, retrait de certains équipements annexes, sécurisation des installations. L’entreprise indiquait d’ailleurs début 2026 avoir déjà réalisé 98 % de ces travaux préparatoires. Un chiffre impressionnant, qui montre que l’inaction apparente cachait en réalité une activité continue, mais invisible pour le grand public, faute de la spectaculaire découpe de béton armé que l’on associe généralement à un chantier de démolition.

EDF, l’État, l’ASN : le jeu de ping-pong qui paralyse le chantier

Le véritable coup d’envoi du démantèlement a nécessité l’alignement de plusieurs feux verts institutionnels. Le gouvernement a publié un décret le 3 mai 2026 autorisant EDF à procéder au démantèlement complet de l’installation. Restait encore à obtenir la validation technique : l’ASNR a approuvé le 19 juin 2026 le Rapport de Sûreté et les Règles Générales d’Exploitation, dernière pièce du puzzle réglementaire avant l’entrée effective en phase opérationnelle.

Ce n’est qu’après cette validation que le basculement officiel vers la phase de démantèlement a eu lieu le 25 juin 2026, marquant symboliquement la fin de cinq années de préparation depuis l’arrêt des réacteurs. Ce mécanisme, où chaque acteur attend le feu vert de l’autre avant d’avancer, illustre bien la complexité administrative française lorsqu’il s’agit de refermer un chapitre industriel aussi sensible que celui du nucléaire.

La facture s’alourdit chaque année pendant que rien ne bouge

Pendant ces années qui ont précédé le basculement officiel vers le démantèlement, EDF a mené les travaux de pré-démantèlement, réalisant 98 % de ceux-ci début 2026. Cette période, bien que moins visible pour le grand public, a nécessité des ressources importantes avant que les opérations concrètes de découpe puissent enfin débuter.

Désormais que le feu vert a été donné, les opérations concrètes peuvent enfin débuter. Le premier chantier consiste à découper les trois générateurs de vapeur du réacteur numéro un, des pièces colossales de plus de 300 tonnes et de plus de 20 mètres de haut. Un second chantier majeur portera sur le retrait des alvéoles ayant servi de support au combustible usé dans le bâtiment combustible, une étape tout aussi délicate que spectaculaire.

Combustible, radioactivité, calendrier : ce qui bloque vraiment le démantèlement

La lenteur du processus s’explique aussi par la nature même des matériaux à traiter. Contrairement à une démolition classique, il ne s’agit pas simplement d’abattre des murs. Le chantier devrait générer environ 405 000 tonnes de matériaux, dont 95 % non-radioactifs, essentiellement des bétons qui seront réutilisés sur site en remblais. Les 5 % restants nécessitent en revanche un traitement spécifique, avec toutes les précautions liées à la radioactivité résiduelle.

Le décret encadrant ce démantèlement fixe une échéance maximale : l’ensemble des opérations devra être achevé au plus tard le 30 juin 2048. EDF affiche toutefois une ambition plus resserrée, avec un objectif de 15 ans, ce qui situerait la fin des travaux autour de 2041. Un calendrier qui donne la mesure du temps long propre à ce type de projet, où chaque étape doit composer avec la sécurité avant la rapidité.

Fessenheim, miroir d’une France qui paie sans jamais agir

Au-delà de la technique, Fessenheim raconte quelque chose de plus large sur la manière dont certains grands dossiers publics se traitent dans notre pays : des décisions annoncées, des sommes engagées, puis de longues années d’attente avant que le terrain ne bouge réellement. Ce décalage entre l’annonce et l’action nourrit souvent, à juste titre, l’impatience et l’incompréhension des citoyens qui financent ces projets sans en voir la concrétisation immédiate.

Sur ce site précis, la mécanique s’est enfin remise en marche : les opérations mobiliseront en moyenne 300 personnes par an, avec près de 400 personnes présentes sur le site selon les estimations locales pour cette période. Le chantier tant attendu prend enfin corps, mais il aura fallu près de six ans entre l’arrêt des réacteurs et le premier coup de découpe pour y arriver.

Fessenheim illustre ainsi, à sa manière, ce temps administratif si particulier des grands projets industriels français : lent à démarrer, encadré par de multiples validations, mais nécessaire pour garantir que chaque étape se déroule dans les meilleures conditions de sécurité. Reste une question qui dépasse le seul cas alsacien : combien d’autres chantiers publics attendent encore, silencieux, le moment où quelqu’un viendra enfin les mener à leur terme ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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