Dans la vallée de l’Orbiel, à une quinzaine de kilomètres au nord de Carcassonne, un habitant qui cultive un potager n’a toujours pas le droit d’en manger les légumes. La culture, la vente et la consommation de légumes, ainsi que l’usage de l’eau des puits privés et de l’eau de la rivière Orbiel et de ses affluents, sont interdits depuis 1997. Et selon les études, entre trois et huit tonnes d’arsenic continuent chaque année de rejoindre ce cours d’eau, charriées depuis les anciens sites de la mine. Le BRGM, chargé de la dépollution du site, a évalué à trois tonnes la quantité d’arsenic charriée annuellement par l’Orbiel, tandis qu’une étude à l’initiative des riverains estime cette quantité à huit tonnes.
À retenir
- La mine de Salsigne a produit 1,2 million de tonnes de déchets hautement toxiques entreposés en deux collines artificielles
- Entre 3 et 8 tonnes d’arsenic s’échappent chaque année du site pour contaminer l’Orbiel et ses affluents
- Les habitants ne peuvent ni cultiver de légumes, ni consommer l’eau des puits depuis 1997, une interdiction toujours en vigueur
- Trente-cinq enfants sur cent trois testés présentent un taux urinaire d’arsenic supérieur aux valeurs de référence
Sommaire
Des légumes qu’on ne peut pas manger
Les recommandations sanitaires ne datent pas d’hier. Une étude menée en 1997 a révélé une légère surexposition à l’arsenic chez les habitants de la région, ce qui a conduit à des recommandations sanitaires : éviter de consommer les produits du jardin, l’eau des puits privés, le vin produit localement, et surveiller les activités main-bouche chez les enfants. Ces consignes, réactualisées au fil des campagnes, restent affichées sur les sites de l’ARS Occitanie et de la préfecture de l’Aude.
Le sol lui-même reste suspect.
Après les inondations d’octobre 2018, la cour de l’école de Lastours a livré un exemple concret de cette persistance. Le sol de la cour d’école de Lastours s’est révélé contaminé aux métaux lourds à la suite de ces inondations, sans que les services du ministère mènent les travaux nécessaires. C’est finalement à la commune qu’il est revenu de financer les travaux d’enlèvement. Une cour d’école, un potager de particulier, un puits de jardin : le décor change, le protocole reste identique depuis un quart de siècle.
Pourquoi l’arsenic est encore là
Comprendre cette situation demande de revenir au minerai lui-même. Le site a accueilli la plus grande mine d’or d’Europe, mais aussi le premier producteur au monde d’arsenic et d’autres métaux lourds. À Salsigne, l’or n’existait pas seul dans la roche : il était associé à de l’arsénopyrite, si bien que chaque tonne de minerai traitée pour en extraire l’or concentrait mécaniquement l’arsenic dans les résidus. Entre 1892 et 2004, les mines et usines de Salsigne ont produit environ 120 tonnes d’or, 270 tonnes d’argent et 400 tonnes de cuivre. Un siècle d’extraction pour un volume d’or qui tiendrait dans une pièce de taille modeste.
Le vrai chiffre à retenir n’est pas celui de l’or, mais celui des déchets qu’il a fallu produire pour l’obtenir. La fermeture de 2004 a laissé un passif de 1,2 million de tonnes de produits hautement toxiques mélangés dans un total de 14 millions de tonnes de déchets, entassés notamment sous forme de deux grandes collines artificielles et de dépôts à l’air libre. Ces collines dominent aujourd’hui le paysage de la vallée, à la place des chevalements et des ateliers.
Douze fois plus de déchets que de métaux extraits, toutes substances confondues.
Le confinement mis à l’épreuve des orages
L’État avait promis un dispositif étanche pour des décennies. Le confinement et l’étanchéité des déchets étaient garantis par l’État pour cinquante ans, mais n’ont pas tenu quinze ans. Vingt ans après les premiers aménagements, le site montrait d’importantes faiblesses en termes d’étanchéité, contaminant les nappes phréatiques. Des travaux de confortement, avec l’implantation de pieux pour stabiliser les pentes fragilisées, ont dû être engagés en urgence sur un des versants de stockage.
Puis sont arrivées les pluies d’octobre 2018, un épisode cévenol qui a frappé l’ensemble du département. Le DPSM et la DREAL Occitanie se sont rendus sur place dès que le site est redevenu accessible, le mercredi 17 octobre. Les inondations n’ont pas eu d’impact majeur sur les installations du site, et le BRGM a rapidement mené les travaux d’urgence nécessaires. Des travaux de confortement réalisés en 2015 ont tenu et ont permis d’éviter des impacts plus importants de la crue. Mais d’autres évaluations, portées par des élus et des associations, décrivent un bilan plus sombre pour les collines de résidus elles-mêmes : les pluies torrentielles auraient emporté des morceaux entiers de ces collines, répandant la pollution sur les terres environnantes.
Un an plus tard, la préfecture réagit à son tour. Elle détaille le 15 novembre un plan de 50 actions contre la pollution à l’arsenic de la vallée de l’Orbiel. Le confinement du site de Montredon est entièrement repris, pour un coût de 4 millions d’euros, et le suivi sanitaire et environnemental renforcé.
Chaque gros orage remet ainsi la question sur la table.
Ce que mesurent les contrôles, et jusqu’à quand
La surveillance sanitaire vise en priorité les plus jeunes. Depuis le 8 juillet 2019, l’ARS Occitanie propose aux familles résidant à proximité des anciens sites miniers un dispositif de surveillance clinique et biologique individuelle de l’exposition à l’arsenic. Dès septembre 2019, 191 enfants avaient bénéficié d’une première mesure d’exposition par dosage urinaire. Le seuil de référence retenu est de 10 microgrammes d’arsenic par gramme de créatinine.
Les résultats ne sont pas tous rassurants. Huit enfants ont présenté deux résultats successifs qui restent supérieurs à cette valeur de référence. Un an plus tard, sur un échantillon plus large, trente-cinq enfants supplémentaires, sur cent trois de moins de 11 ans testés, affichaient un taux urinaire supérieur à la valeur de référence.
Santé publique France a élargi l’angle en interrogeant les adultes eux-mêmes. Entre 2021 et 2023, l’agence a mené avec l’université Toulouse-Jean Jaurès et le CNRS l’étude PRIOR, consacrée aux pratiques et perceptions du risque chez les riverains de la vallée de l’Orbiel. Menée auprès d’environ 600 adultes, elle visait à documenter comment ces habitants vivent la pollution et perçoivent les risques associés, sanitaires comme socio-économiques. Deux décennies après la fermeture, l’enjeu n’est donc plus seulement chimique : il est devenu une question de vie quotidienne, transmise d’une génération à l’autre.
Sur le plan judiciaire, le dossier a bougé récemment. Le 22 juillet 2025, le tribunal administratif de Montpellier a tranché en faveur des riverains. Les juges ont rappelé que depuis 2006, c’est bien l’État qui porte l’entière responsabilité du site, l’exploitant ayant disparu. Le préfet de l’Aude dispose désormais d’un an pour prendre toutes les mesures utiles afin de réparer le préjudice écologique constaté et d’en prévenir l’aggravation. Seule l’association Terres d’Orbiel a vu sa demande pleinement aboutir, obtenant une réparation symbolique pour préjudice moral.
L’État, lui, a choisi de contester plutôt que d’exécuter. Il a annoncé le 25 septembre 2025 faire appel du jugement, tout en reconnaissant l’existence d’un préjudice écologique dans la vallée de l’Orbiel. Pendant que la procédure suit son cours, l’arrêté de 1997 continue, lui, de s’appliquer sans discontinuer : à Salsigne, ce sont les collines de résidus qui ont hérité du dossier, pas les enfants qui grandissent aujourd’hui à leur pied.
Sources : occitanie.ars.sante.fr | senat.fr | santepubliquefrance.fr


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