Six secondes. C’est le temps qu’il a fallu, le 4 octobre 1960, pour que le vol Eastern Air Lines 375 bascule d’un décollage de routine à la pire catastrophe aviaire de l’histoire américaine. L’avion n’a pas explosé pour une panne moteur classique, il n’a pas manqué de carburant. Ce qui a étouffé trois de ses quatre turbopropulseurs, ce sont des oiseaux. Des étourneaux sansonnets, pour être précis, aspirés par milliers dans les entrées d’air au moment où le Lockheed L-188 Electra quittait le sol de l’aéroport de Logan, à Boston.
À retenir
- Six secondes séparent un décollage normal de la pire catastrophe aviaire américaine : l’ingestion d’oiseaux dans les moteurs
- Des centaines d’étourneaux croisent la trajectoire de l’avion et déshabilitent trois des quatre moteurs de façon asymétrique
- L’origine de cette invasion : un riche socialite qui a volontairement relâché des étourneaux à New York cent ans plus tôt
Sommaire
- Le vol 375, ou comment un nuage de plumes fait tomber un avion
- Une invasion née d’un caprice littéraire, soixante-dix ans plus tôt
- Un accident qui a réécrit les normes de certification des moteurs
Ce soir-là, l’appareil décolle de la piste 9 pour rallier Philadelphie, avec à son bord 67 passagers et 5 membres d’équipage. L’avion décolle à 17h35, est autorisé au décollage à 17h39, et le décollage se déroule normalement jusqu’à ce que, six secondes plus tard, l’appareil percute un vol d’étourneaux. À une altitude d’à peine 120 pieds, soit environ 37 mètres, à peu près la hauteur d’un immeuble de douze étages, l’avion heurte un important vol d’étourneaux, ingérant des oiseaux dans les moteurs 1, 2 et 4.
Les conséquences sont immédiates et en cascade. L’hélice du moteur 1 se met en drapeau automatiquement et le moteur est coupé par l’équipage, tandis que les moteurs 2 et 4 subissent des pertes de poussée brutales avant de récupérer, sans que ces récupérations soient simultanées. Ce décalage suffit à déséquilibrer l’appareil. La perte de poussée, l’asymétrie de traction et la chute de vitesse qui en résultent provoquent une perte de contrôle qui mène au crash. L’avion part en vrille et s’écrase presque à la verticale dans les eaux froides de Winthrop Bay, tout près de la piste. Le bilan est terrible : 62 des 72 occupants perdent la vie, dix survivants s’en sortent dont neuf grièvement blessés.
Les enquêteurs ne mettent pas longtemps à comprendre d’où vient le problème. Des experts de la faune retrouvent les restes d’environ 75 étourneaux éparpillés sur la piste et ses abords, et l’on estime plus tard que trois des quatre moteurs de l’appareil ont ingéré un nombre important d’oiseaux. Certains témoignages évoquent même un vol beaucoup plus massif : un vol pouvant compter jusqu’à 20 000 étourneaux aurait soudainement croisé la trajectoire de l’appareil, et des centaines d’oiseaux auraient été aspirés dans les moteurs. Un détail glaçant complète le tableau : le Civil Aeronautics Board découvre que des oiseaux avaient percuté le pare-brise, réduisant fortement la visibilité, qu’une soixantaine d’entre eux gisaient sur la piste, et que des restes retrouvés dans les tubes de Pitot rendaient les indicateurs de vitesse peu fiables.
Une invasion née d’un caprice littéraire, soixante-dix ans plus tôt
Pour comprendre pourquoi des centaines d’étourneaux volaient en masse au-dessus de Boston en 1960, il faut remonter à une matinée glaciale de mars 1890, à Central Park. Un riche socialite du nom d’Eugene Schieffelin y relâche une centaine d’étourneaux sansonnets, dans le cadre d’un projet résolument excentrique visant à introduire aux États-Unis tous les oiseaux mentionnés dans l’œuvre de Shakespeare. Le mythe raconte que Schieffelin, obsédé par le Barde, voulait offrir à l’Amérique chaque espèce ailée citée dans les pièces du dramaturge anglais.
La réalité historique est un peu plus nuancée. Des chercheurs ont montré que cette version, popularisée bien après les faits, ne repose sur aucun témoignage direct de Schieffelin lui-même : aucune parole rapportée de Schieffelin, aucun témoignage de première ou de seconde main n’existe pour corroborer cette histoire. Ce qui est en revanche documenté, c’est son appartenance à l’American Acclimatization Society, un club new-yorkais qui échangeait plantes et animaux entre continents en pensant enrichir l’environnement local. Peu importe la motivation exacte : le résultat, lui, est bien réel. En 1890, Schieffelin relâche 60 étourneaux importés d’Angleterre dans Central Park, puis récidive avec 40 oiseaux supplémentaires l’année suivante.
L’espèce manque pourtant de disparaître. En quelques années, seuls 32 des 100 oiseaux originaux sont encore en vie. Mais les étourneaux ont pour eux une capacité d’adaptation redoutable, ils ne sont pas difficiles côté nourriture et savent nicher à peu près n’importe où, d’un trou d’arbre à une corniche d’immeuble. Cette rusticité leur permet de coloniser tout le continent en quelques décennies. Le résultat, un siècle plus tard, donne le vertige : les étourneaux prolifèrent en Amérique du Nord jusqu’à atteindre une population estimée aujourd’hui à 200 millions d’individus. une centaine d’oiseaux libérés par caprice ont engendré une population presque deux fois supérieure à celle de la France entière. Aujourd’hui encore, l’espèce cause près d’un milliard de dollars de dégâts agricoles chaque année aux États-Unis, sans compter les risques qu’elle fait peser sur l’aviation.
Un accident qui a réécrit les normes de certification des moteurs
Le crash du vol 375 n’est pas resté sans conséquence réglementaire. Les autorités américaines ont dû repenser entièrement la façon dont on teste la résistance des moteurs face aux impacts d’oiseaux. Deux scénarios distincts ont émergé de cette réflexion. Le premier envisage l’ingestion d’un gros oiseau, une oie ou un aigle, sur un seul moteur, sans que cela ne menace la sécurité du vol. Le second, directement inspiré du drame de Boston, part d’une hypothèse bien plus insidieuse : tous les moteurs d’un avion multimoteur ingèrent des oiseaux simultanément, la perte de puissance combinée ne devant pas dépasser celle d’un seul moteur sur un quadrimoteur, ce risque étant associé à des oiseaux de petite ou moyenne taille comme les étourneaux, les mouettes ou les pigeons.
Pour affiner leurs conclusions, les enquêteurs ont même reproduit l’accident en laboratoire. Le Civil Aeronautics Board a fait venir des moteurs à hélices identiques à ceux de l’Electra et a littéralement tiré des étourneaux anesthésiés dedans pour étudier les effets. Une méthode qui paraît aujourd’hui presque artisanale, mais qui a posé les bases des tests d’ingestion aviaire encore utilisés pour certifier les réacteurs modernes, ceux-là mêmes qui, en 2009, ont permis à l’équipage du vol US Airways 1549 de survivre à un amerrissage sur l’Hudson après une collision avec des oies.
Reste une question que peu de voyageurs se posent en montant à bord d’un avion : combien d’accidents aériens portent, quelque part dans leur généalogie, la trace d’une décision humaine prise des décennies plus tôt et sans rapport apparent avec l’aviation ? L’histoire de Boston répond sans détour. Un homme voulant honorer Shakespeare dans un parc new-yorkais a, sans le savoir, façonné les normes de sécurité qui régissent aujourd’hui la conception de chaque moteur d’avion volant au-dessus de nos têtes.
Sources : boston25news.com | celebrateboston.com


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