Un garage à outils, un abri à moutons, une remise à vélos : quelque part dans les steppes du Kazakhstan, autour du cosmodrome de Baïkonour, ces bâtiments du quotidien ont pour matière première l’acier d’une fusée censée emmener des cosmonautes soviétiques sur la Lune. Depuis 1974, année où le programme lunaire de l’URSS est officiellement enterré, des réservoirs sphériques et des tronçons de la fusée N1 découpés au chalumeau ont trouvé une seconde vie loin des étoiles, recyclés en abris et en hangars par les habitants de la région.
À retenir
- Une fusée géante censée rivaliser avec la Saturn V américaine n’a jamais dépassé deux minutes de vol
- Quatre lancements spectaculaires et catastrophiques entre 1969 et 1972
- Les débris secrets ont été délibérément dispersés pour effacer un échec politique majeur
Sommaire
- Un colosse jamais testé dans son ensemble
- Quatre tirs, deux minutes, quatre échecs
- Du secret d’État à l’abri de jardin
Un colosse jamais testé dans son ensemble
La N1, conçue par le bureau d’études de Sergueï Korolev, devait être la réponse soviétique à la Saturn V américaine. Avec ses 105 mètres de haut, elle embarquait sur son premier étage trente moteurs NK-15 regroupés en couronne, une configuration d’une complexité inédite. Les moteurs du premier étage n’étaient testés qu’individuellement, et l’ensemble des trente moteurs n’a jamais fait l’objet d’un tir statique groupé. La raison ? L’Union soviétique ne disposait tout simplement pas d’une installation capable d’encaisser la poussée cumulée d’un tel essai au sol.
Ce choix, dicté autant par l’urgence de la course à la Lune que par des contraintes budgétaires, s’est révélé catastrophique. La complexité des vibrations destructrices qui ont arraché les canalisations de carburant et les turbines n’a jamais pu être anticipée, faute de bancs d’essai adaptés. Ironie du sort : c’est précisément ce manque d’infrastructures que Valentin Glouchko, autre grande figure du spatial soviétique, pointera plus tard du doigt, poussant à la construction d’un site dédié aux essais statiques longue durée pour le programme Energia qui suivra.
Quatre tirs, deux minutes, quatre échecs
Entre février 1969 et novembre 1972, quatre exemplaires de la N1 quittent le pas de tir de Baïkonour. Aucun ne dépasse les deux premières minutes de vol. Le premier, lancé le 21 février 1969, embarquait une maquette du module lunaire. Il explose en retombant au sol : à la 10e seconde, le système KORD débranche deux moteurs, puis à T+66 secondes une canalisation d’oxygène liquide se rompt sous l’effet des vibrations et le feu se déclare, avant que tous les moteurs ne s’arrêtent à T+70 secondes.
Le tir suivant, celui du 3 juillet 1969, reste l’un des épisodes les plus spectaculaires de l’histoire spatiale. Sept kilotonnes libérées en quelques instants, une fusée titanesque retombée sur son propre pas de tir, un cratère fumant à Baïkonour. La fusée retombe littéralement sur son aire de lancement quelques secondes après le décollage, provoquant l’une des plus grandes explosions non nucléaires jamais enregistrées. Le pas de tir est si endommagé qu’il faudra dix-huit mois pour le reconstruire, un contretemps qui, à lui seul, condamne pratiquement toute chance de rattraper les Américains avant leur alunissage. Deux autres tentatives suivront, en 1971 puis en novembre 1972, avec le même résultat : destruction du lanceur en moins de deux minutes.
Le programme est officiellement abandonné en 1974. Deux exemplaires prêts à voler, désignés 8L et 9L, sont mis au rebut sans jamais avoir décollé. Ces deux N1 étaient prêtes pour le vol mais furent mises à la ferraille lorsque le programme fut annulé, et une dixième fusée ne fut jamais achevée. Au total, dix exemplaires auront été construits, certains servant uniquement à des essais au sol, d’autres partant en fumée sur le pas de tir.
Du secret d’État à l’abri de jardin
Ce qui suit relève presque du surréalisme administratif. Plutôt que de détruire proprement les cellules restantes, les Soviétiques choisissent de les débiter et de disperser les pièces autour du cosmodrome. Un exemplaire prêt à décoller avait même été amené sur le pas de tir pour un essai de remplissage avant que le matériel, avec l’annulation du programme, ne soit mis au rebut puis largement recyclé aux alentours de Baïkonour. Les grandes viroles cylindriques et les réservoirs sphériques, initialement calibrés pour contenir de l’oxygène liquide ou du kérosène sous pression, se prêtent étonnamment bien à une reconversion en abris rudimentaires.
Le résultat est documenté avec une précision presque comique par des passionnés qui ont arpenté le cosmodrome des décennies plus tard. Aujourd’hui, à Baïkonour, il ne reste de ce colosse que des morceaux de ferraille recyclés en abris de fortune et, pour l’un d’eux, en simple maison d’été. À Leninsk, la ville qui dessert le cosmodrome, un garage entier a même été bâti à partir d’éléments du troisième étage, tandis que des morceaux de la coiffe du module lunaire L3 ont fini transformés en embarcations ou en auvents de porcherie.
Cette dispersion n’avait rien d’un hasard. Le pouvoir soviétique voulait effacer toute trace d’un échec qui aurait terni l’image du programme spatial national face aux Américains. Les deux N1F prêtes au vol furent mises à la ferraille et leurs restes se retrouvèrent des années plus tard autour de Baïkonour, utilisés comme abris et hangars de stockage, les lanceurs ayant été délibérément démantelés pour dissimuler l’échec du programme lunaire soviétique. Le mensonge officiel, qui présentait le projet lunaire soviétique comme un simple exercice de papier destiné à faire illusion auprès des Américains, tiendra jusqu’à la glasnost.
Ce qui frappe, au fond, c’est le contraste entre l’ambition démesurée du projet, rivaliser avec la Saturn V et poser le premier cosmonaute sur la Lune, et la banalité de son épilogue matériel. Les moteurs NK-15, eux, ont connu un sort plus glorieux : leur version améliorée, la NK-33, équipe encore aujourd’hui certains lanceurs commerciaux dans le monde, preuve que l’échec d’un programme n’invalide pas forcément la technologie qui l’a porté. Les sphères d’acier, elles, continuent de protéger du vent et du gel les habitants d’une région où l’histoire de la conquête spatiale se mêle sans complexe à celle d’un simple hangar à outils.
Sources : un-regard-sur-la-terre.org | asat-astro.fr


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