Non, ce n’est pas de la paranoïa : certaines publicités télévisées émettent bel et bien un son que vos oreilles ne perçoivent jamais, mais que le micro de votre smartphone, lui, capte sans le moindre effort. Ce signal fantôme, trop aigu pour l’audition humaine, agit comme un pont invisible entre l’écran de votre salon et l’appareil posé dans votre poche. L’idée peut sembler tout droit sortie d’un roman d’anticipation, et pourtant cette technique existe, porte un nom et fonctionne selon des principes acoustiques parfaitement connus. Bienvenue dans l’univers discret du suivi par ultrasons, une méthode conçue pour relier vos différents appareils à votre insu et affiner le profil publicitaire que l’on dresse de vous. Voici comment cela marche, pourquoi cela pose question, et surtout comment reprendre la main.
Le son que vos oreilles ratent mais que votre micro capte sans effort
Notre oreille est un instrument remarquable, mais elle a ses limites. Elle perçoit en général des fréquences allant d’environ 20 hertz jusqu’à 20 kilohertz, cette borne supérieure s’abaissant d’ailleurs avec l’âge. Or, c’est justement dans cette zone frontière, entre 18 et 20 kHz, que se glissent les signaux qui nous intéressent. À cet endroit précis du spectre sonore, un son peut exister sans que personne dans la pièce ne l’entende, un peu comme un sifflet pour chien perché tout en haut de l’échelle audible.
Le micro d’un smartphone, lui, n’a pas ces pudeurs. Conçu pour être sensible et polyvalent, il enregistre volontiers ces fréquences aiguës que notre cerveau ignore. C’est toute l’astuce : diffuser un message audio inaudible pour l’humain mais parfaitement lisible pour la machine. Ces messages portent un nom, celui de balises ultrasonores, et ils constituent la brique élémentaire de la technique que l’on appelle le suivi inter-appareils par ultrasons.
Comment un simple « bip » invisible fait le lien entre votre télé et votre poche
Imaginez une publicité diffusée sur votre téléviseur. En surface, vous entendez une voix, une musique, un slogan. Mais dans la bande sonore se cache une signature acoustique unique, une sorte de code émis dans les hautes fréquences. Si une application installée sur votre téléphone possède un récepteur adapté et écoute au bon moment, elle capte cette signature. Résultat : le système comprend que l’appareil qui a « entendu » la pub et l’écran qui l’a diffusée se trouvent dans le même foyer, et probablement entre les mains d’une même personne.
Ce mécanisme ne se limite pas à votre canapé. La même logique peut opérer dans un magasin dont l’entrée émet une balise, ou sur une page web qui glisse un ultrason dans son contenu. À chaque fois, l’objectif est identique : relier des appareils entre eux pour établir que votre ordinateur, votre télévision et votre smartphone forment un ensemble cohérent. On raccorde ainsi les points d’un profil, et l’on devine vos centres d’intérêt en observant, par exemple, quelles publicités vous regardez réellement chez vous.
Des applis qui écoutent en permanence, à votre insu
Le rouage central de cette histoire, ce sont les applications mobiles. Pour capter une balise, un logiciel doit intégrer un kit spécialisé, un composant qui sait décoder ces fréquences. Des noms comme SilverPush, Lisnr ou Shopkick ont marqué ce domaine : le premier visait le suivi d’un appareil à l’autre, notamment via les publicités télévisées, tandis que les autres se concentraient davantage sur la localisation en boutique. Dès le milieu des années 2010, un logiciel utilisant les micros de smartphones pour repérer des balises intégrées à des pubs télé faisait déjà parler de lui.
Ce qui interpelle, c’est le nombre d’applications potentiellement concernées. Il a été relevé, lors de travaux consacrés à la sécurité informatique, que des centaines d’applications Android demandaient l’accès au micro pour intégrer ce type de balise. Il faut toutefois insister sur un point rassurant : ce suivi ne s’active pas tout seul. Pour qu’une application écoute, encore faut-il que vous lui ayez accordé l’autorisation d’utiliser le microphone. La brèche, en somme, se referme d’un simple réglage.
Ce que révèle cette technique et comment reprendre la main
Au-delà du ciblage publicitaire, cette technologie soulève des questions plus profondes sur l’anonymat en ligne. Des recherches en sécurité ont montré qu’un ultrason bien placé pouvait, en théorie, désanonymiser un internaute soucieux de sa discrétion : si une page émet un son et qu’un appareil proche dispose d’une application réceptrice, le lien entre l’ordinateur et le téléphone peut être établi. De quoi rappeler qu’un canal aussi anodin que le son peut devenir un formidable outil d’identification.
La bonne nouvelle, c’est que la parade est à votre portée. Le geste le plus efficace consiste à vérifier quelles applications ont accès à votre micro et à révoquer les autorisations superflues.
- Sur Android : Paramètres, puis Applications, puis les permissions liées au microphone.
- Sur iOS : Réglages, puis Confidentialité, puis Microphone.
En résumé, ce son que personne n’entend n’a rien de magique : il exploite simplement une frontière naturelle de notre audition et la sensibilité redoutable de nos micros. Le suivi par balises ultrasonores diffusées par des haut-parleurs et détectées par le téléphone reste discret, mais il ne peut agir qu’avec une autorisation que vous avez la possibilité de retirer. Alors, la prochaine fois qu’une publicité passera dans votre salon, peut-être vous demanderez-vous ce que votre poche, elle, est réellement en train d’écouter.


3 hour_ago
17



























.jpg)






French (CA)