Une porte en acier inoxydable, soudée pour ne jamais s’ouvrir avant six mille ans. C’est exactement ce qui existe sous le campus d’Oglethorpe University, à Atlanta, où la Crypte de la Civilisation a été scellée le 28 mai 1940, avec pour instruction de ne pas l’ouvrir avant le 28 mai 8113. Depuis cette date, personne n’a le droit d’y toucher, personne n’a le droit de savoir ce qu’il y a réellement dedans.
Le compte à rebours vient à peine de commencer.
L’histoire démarre par une frustration d’universitaire. En 1935, le président d’Oglethorpe, Thornwell Jacobs, travaille sur l’histoire des civilisations anciennes et tombe sur un constat qui l’agace profondément : les archéologues ne savent presque rien de la vie quotidienne des peuples disparus. Inspiré par l’ouverture des pyramides égyptiennes, il veut créer un dépôt d’objets ordinaires des années 1930 et un enregistrement du savoir humain accumulé sur les six mille dernières années. Pas de trésors, pas de reliques sacrées : des objets du quotidien, ceux qu’on ne pense jamais à garder.
Pour fixer la date d’ouverture, Jacobs fait un calcul presque obsessionnel. Il ajoute au premier calendrier égyptien connu, fixé à 4241 avant J.-C., exactement 6 177 années jusqu’en 1936, puis projette ce même intervalle dans le futur. Résultat : l’an 8113. Une date choisie non pas au hasard, mais pour placer le vingtième siècle exactement au milieu de l’histoire humaine connue.
À retenir
- La crypte mesure 6 mètres de long et a été soudée le 28 mai 1940 avec interdiction d’ouverture avant le 28 mai 8113
- Elle contient des objets banals des années 1930, 600 000 pages de texte en microfilm, et des enregistrements de Hitler, Roosevelt et Mussolini
- Un intégrateur de langage filmé a été prévu pour enseigner l’anglais aux habitants de l’an 8113 au cas où la langue disparaîtrait
Sommaire
Une salle de piscine transformée en coffre-fort du temps
La construction commence dans les sous-sols de Phoebe Hearst Hall, un bâtiment gothique en granit du campus. L’endroit choisi était une piscine désaffectée, dotée d’une fondation déjà étanche, un détail qui a simplifié les travaux d’étanchéification. La chambre mesure environ 6 mètres de long sur 3 mètres de large et 3 mètres de haut, repose sur la roche mère sous deux pieds de pierre, et ses parois sont doublées de plaques de porcelaine émaillée noyées dans du bitume.
La fermeture définitive a lieu en mai 1940, après trois années de collecte méthodique.
La salle est ensuite fermée par une immense porte en acier inoxydable, soudée en place. Pas de serrure, pas de code, pas de clé cachée quelque part dans les archives universitaires : une soudure, littéralement irréversible sans découpe. Aucun objet précieux, ni or ni bijou, ne s’y trouve : ce n’est pas un trésor qu’on protège, mais un témoignage. Le Livre Guinness des records la reconnaît d’ailleurs comme la toute première tentative sérieuse de préserver durablement une trace de la culture du vingtième siècle pour des générations situées des milliers d’années plus tard.
Un Donald Duck en plastique et les voix d’Hitler et de Roosevelt
Ce que contient la crypte tient à la fois du grenier et du laboratoire scientifique. On y trouve des échantillons de graines, du fil dentaire, un sac à main féminin garni de son contenu habituel, un grille-pain électrique, une tétine, une machine à écrire manuelle, des jeux de construction Lincoln Logs, une figurine en plastique de Donald Duck, une bouteille de Budweiser et des disques du clarinettiste Artie Shaw. À côté de ces objets banals dorment des microfilms représentant plus de 800 livres, soit plus de 600 000 pages de texte.
Les enregistrements sonores donnent le vertige.
Des voix d’Adolf Hitler, de Staline, de Roosevelt et de Mussolini y côtoient celles de Popeye le marin et d’un champion d’appel du cochon. Un contraste presque comique, révélateur du pari fait par Jacobs : ne pas trier ce qui mérite de survivre, mais montrer une époque dans toute sa contradiction, du discours de dictateur à la blague de dessin animé. L’archiviste du projet, Thomas K. Peters, avait anticipé un autre problème de taille : que se passe-t-il si l’électricité n’existe plus dans quatre-vingt-deux siècles ? Jacobs supposait que l’électricité pourrait ne plus être d’usage courant au 82ᵉ siècle, si bien que Peters installa dans la voûte une éolienne pour faire fonctionner les lecteurs de microfilms et les projecteurs, ainsi qu’un dispositif à manivelle baptisé « intégrateur de langage ».
Un cours d’anglais pour des ouvreurs qui n’existent pas encore
Cet intégrateur de langage mérite qu’on s’y attarde, tant l’idée frôle la science-fiction. Il s’agit d’un mutoscope modifié, une sorte de projecteur de cinéma primitif équipé de son, chargé de bandes de films montrant des phrases et des objets courants en anglais, accompagnés de leur prononciation enregistrée. L’idée derrière l’objet : et si, en l’an 8113, plus personne sur Terre ne parlait anglais ?
Personne ne peut garantir que la langue aura survécu six mille ans.
Jacobs a donc conçu une sorte de manuel scolaire automatique, pensé pour des inconnus dont il ne saura jamais rien. Un pari vertigineux sur la continuité, ou l’absence de continuité, du langage humain. À titre de comparaison amusante, Jacobs vendait aussi des cartes métalliques à un dollar, permettant aux descendants des donateurs de venir assister à l’ouverture de la crypte en 8113, un rendez-vous que ni lui ni personne aujourd’hui ne verra jamais.
La blessure qui ne se refermera jamais de notre vivant
Voilà le cœur du sujet, ce qui rend cette histoire différente de toutes les autres capsules temporelles enterrées un peu partout dans le monde : la porte de la crypte d’Oglethorpe est toujours soudée, aujourd’hui, sous un campus parfaitement en activité, avec des étudiants qui passent au-dessus tous les jours sans y penser. L’université maintient officiellement le site sous surveillance et procède à des inspections régulières, sans jamais compromettre le scellé, pour préserver l’intégrité de la salle jusqu’à l’ouverture prévue en 8113.
: Oglethorpe entretient une pièce dont elle n’a plus le droit de connaître le contenu.
Il reste plus de six mille ans à attendre. Aucun être humain vivant aujourd’hui, ni aucun de ses enfants, petits-enfants, ou descendants sur environ deux cent cinquante générations, ne saura jamais ce qu’il y a exactement derrière cette porte d’acier. L’université a bien conservé un inventaire écrit des objets déposés, de quoi savoir sur le papier ce qui dort dans le noir, mais l’expérience physique, celle de rouvrir la porte et de sentir l’air confiné de 1940, restera hors de portée de tout le monde qui pourra un jour lire cet article.
Ce qui frappe le plus, en creusant l’histoire de ce projet, c’est son ambition presque naïve : Jacobs ne s’adressait pas à ses enfants ni même aux enfants de ses enfants, mais à une humanité si lointaine qu’elle pourrait avoir oublié jusqu’à sa propre langue. Le campus d’Oglethorpe continue d’accueillir des cours, des examens, des soirées étudiantes juste au-dessus d’une salle scellée que personne ne reverra de son vivant, un rappel discret que certaines promesses se tiennent sur des échelles de temps qui dépassent totalement l’idée qu’on se fait d’une vie humaine.
Sources : oglethorpe.edu | historyofinformation.com


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