Avant 1800, les grandes plaines nord-américaines abritaient l’un des spectacles animaliers les plus impressionnants de la planète. Les estimations des historiens naturalistes situent alors la population de bisons entre 30 et 60 millions de têtes, des troupeaux si vastes que leur passage pouvait assombrir l’horizon pendant des heures. Un siècle plus tard, il n’en restait presque rien.
À retenir
- La population de bisons des Grandes Plaines est passée de 30-60 millions avant 1800 à seulement 1 091 individus en 1889.
- Les autorités américaines ont organisé l’abattage massif pour affamer les nations autochtones et faciliter la colonisation des terres.
- Les éleveurs privés ont sauvé l’espèce en croisant volontairement bisons et bovins domestiques pour obtenir des animaux plus dociles.
- Une étude de 2022 révèle que tous les bisons d’Amérique du Nord portent de l’ADN bovin, même ceux de Yellowstone réputés génétiquement purs.
Sommaire
Un siècle pour rayer un continent
La chasse commerciale pour les cuirs a fait des ravages, mais elle n’explique pas tout. Les autorités américaines ont mené une politique assumée visant à priver les nations des Plaines de leur principale ressource alimentaire, en encourageant l’abattage massif des troupeaux pour affamer les populations autochtones et faciliter la colonisation des territoires. Le naturaliste William Hornaday, qui deviendra plus tard une figure clé de la conservation, a lui-même documenté cette destruction et l’a qualifiée d’inexcusable de la part du gouvernement fédéral et des territoires de l’Ouest.
Le résultat a été un effondrement d’une brutalité presque inconcevable.
En 1889, Hornaday réalise un recensement resté célèbre. Il ne trouve que 1 091 bisons vivants dans le monde entier, majoritairement répartis dans des troupeaux privés. Sur ce total, la part réellement libre et sauvage sur le sol américain est dérisoire : 85 bêtes seulement, dispersées dans cinq États, en dehors du parc de Yellowstone. D’une population qui se comptait par dizaines de millions, il ne subsistait qu’une poignée d’individus éparpillés.
Mille survivants, et un sauvetage à la vache
Ce sont paradoxalement des éleveurs privés qui ont sauvé l’espèce de l’extinction pure et simple. Entre 1880 et 1900, plusieurs d’entre eux rassemblent les derniers rescapés dans des ranchs du Texas, du Montana ou du Dakota. Mais ce sauvetage a un prix caché : la majorité des bisons survivants à la fin du dix-neuvième siècle étaient alors maintenus par des éleveurs de bétail dans des troupeaux privés, où l’hybridation entre bisons et diverses races de bovins domestiques était souvent délibérément encouragée.
Pourquoi croiser un bison avec une vache ? Les éleveurs cherchaient à produire des animaux plus dociles, plus faciles à contenir derrière une clôture, parfois plus résistants aux maladies du bétail. Le geste semblait anodin à l’époque. Il allait pourtant s’inscrire de façon permanente dans le patrimoine génétique de l’espèce entière, bien après que les derniers ranchs eurent disparu.
La plaie encore ouverte, jusque dans Yellowstone
Tous les bisons américains actuels, sans exception, descendent de cette poignée de troupeaux rescapés. Le tournant est arrivé en 2022, quand une équipe de l’université Texas A&M, menée par les chercheurs James Derr, Brian Davis et Sam Stroupe, a publié dans la revue Scientific Reports une analyse génomique comparant des bisons modernes et historiques à près de 1 800 bovins domestiques. L’étude a révélé que tous les bisons d’Amérique du Nord portent de multiples petites régions d’ADN identifiables provenant de bovins domestiques, un constat établi en comparant les séquences génomiques des principales lignées historiques de bisons à celles de 1 842 bovins.
Le troupeau de Yellowstone faisait figure d’exception depuis des décennies, présenté comme le dernier resté génétiquement pur. Cette réputation s’effondre en 2022. Selon Sam Stroupe, premier auteur de l’étude, tous les grands troupeaux publics, privés, tribaux et associatifs présentent aujourd’hui de faibles niveaux d’introgression génomique bovine, y compris celui de Yellowstone et celui du parc national d’Elk Island au Canada, longtemps considérés comme indemnes. Un individu du parc affichait certes le taux le plus bas jamais mesuré. Un seul spécimen de Yellowstone ne portait que 0,24 % d’ADN bovin, soit une trace infime, mais bien réelle.
Ce chiffre a d’ailleurs surpris les chercheurs eux-mêmes. James Derr, qui codirige l’étude, avoue avoir d’abord refusé d’y croire : « J’étais absolument dans le déni », confie-t-il, ajoutant que le résultat lui a fait l’effet d’ « un coup de poing en pleine figure ». La découverte est d’autant plus troublante que les traces de bétail remontent parfois plus loin qu’on ne le pensait. L’étude a aussi trouvé de l’ADN bovin dans deux échantillons de bisons historiques datant de la fin du dix-neuvième siècle, antérieurs aux grandes expériences d’hybridation volontaire.
Aucun programme d’élevage ne peut effacer ce qui s’est inscrit dans le génome il y a plus d’un siècle. Le biologiste Brian Davis résume la situation avec une formule sans détour : « ces efforts d’hybridation bien intentionnés laissent un héritage génétique compliqué ». Cent cinquante ans après le nadir de 1889, il n’existe donc plus, nulle part, un seul bison américain totalement exempt de gènes bovins.
Il y a pourtant un revers moins sombre à cette histoire. Puisque même les troupeaux jadis considérés comme purs portent cette trace, plusieurs gestionnaires de parcs et de réserves envisagent désormais de lever certaines restrictions de croisement entre populations, autrefois imposées au nom d’une pureté génétique qui n’a en réalité jamais existé.
Sources : americanyawp.com | nature.com


1 day_ago
102



























.jpg)






French (CA)