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En plantant des châtaigniers japonais il y a 130 ans, les Américains ont littéralement tué 4 milliards d’arbres dont les souches repoussent encore

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Un forestier du zoo du Bronx repère quelques châtaigniers malades durant l’été 1904. Personne ne s’en doute encore, mais cette découverte marque le début de l’une des plus grandes catastrophes forestières que l’Amérique du Nord ait connues. Le chancre, une maladie causée par le champignon aéroporté Cryphonectria parasitica, a fait chuter la population de châtaigniers américains de quatre milliards d’arbres, soit un quart de tous les arbres des forêts de l’est des États-Unis, jusqu’à l’extinction fonctionnelle de l’espèce. Un champignon microscopique venu d’Asie, contre l’un des arbres les plus imposants du continent.

À retenir

  • Un champignon asiatique introduit avec des plants japonais a détruit 4 milliards de châtaigniers américains entre 1904 et 1940
  • Le pathogène s’est propagé à 80 kilomètres par an et a franchi toutes les tentatives de quarantaine incluant une tranchée d’un mile
  • Les souches des arbres morts repoussent encore aujourd’hui mais sont systématiquement réinfectées avant de pouvoir se reproduire

Sommaire

  1. Un pathogène caché sous l’écorce de plants japonais
  2. Une propagation à l’échelle d’un continent
  3. Des souches toujours vivantes, mais condamnées à l’échec

Un pathogène caché sous l’écorce de plants japonais

Le pathogène a été introduit en Amérique du Nord sur des plants de pépinière de châtaignier japonais infestés, importés d’Asie, et ces arbres ont été largement distribués lorsqu’ils ont été vendus à des pépinières à travers les États-Unis. Dans leur région d’origine, en Chine, au Japon et en Corée, les châtaigniers asiatiques cohabitaient avec ce champignon depuis des millénaires. Les espèces de châtaigniers asiatiques avaient co-évolué avec ce champignon et développé une tolérance à sa présence. Le châtaignier américain, lui, n’avait jamais rencontré cet ennemi.

C’est au zoo du Bronx, tout juste inauguré, que le mal se révèle. L’établissement, alors flambant neuf, avait fait planter des essences venues du monde entier pour ses collections botaniques. Le forestier Hermann Merkel y observe des symptômes inquiétants sur les arbres du parc. Il décrit alors « quelques cas isolés survenus durant l’été 1904 » sur les châtaigniers américains. L’année suivante, le mycologue William Murrill isole et identifie le champignon responsable.

Le mécanisme de destruction est d’une efficacité redoutable. Le champignon a besoin de blessures fraîches, de fissures de croissance ou d’écorce morte pour pénétrer les tissus de nouveaux arbres hôtes, et ses spores se propagent localement par le vent, la pluie, les insectes et les petits animaux. Une fois la porte d’entrée trouvée, rien ne l’arrête. Une fois installé, il devient inarrêtable, sécrétant un acide oxalique qui tue de plus en plus de cellules du châtaignier tout en nourrissant le champignon. L’arbre finit encerclé par des chancres qui l’étranglent lentement.

Une propagation à l’échelle d’un continent

La vitesse de diffusion stupéfie encore aujourd’hui les botanistes. Le fléau a traversé la chaîne des Appalaches à une vitesse moyenne de 80 kilomètres par an. Huit ans à peine après sa découverte à New York, il atteignait déjà la Nouvelle-Angleterre. Certaines sources évoquent même une progression pouvant atteindre 95 kilomètres par an selon les zones.

Les autorités tentent de réagir, en vain. Dès 1910, des coalitions se forment et des lignes de quarantaine sont tracées ; des scouts sont mobilisés pour parcourir les forêts et abattre les arbres contaminés. Une tranchée coupe-feu large d’un mile est même creusée à travers la Pennsylvanie pour tenter de stopper l’avancée du champignon. Rien n’y fait : le pathogène franchit cette ligne de défense comme si elle n’existait pas.

Le bilan, à l’échelle d’une génération, dépasse l’entendement. Entre 1904 et 1940, environ 3,5 milliards de châtaigniers américains, les géants de la forêt de feuillus des Appalaches, ont succombé à ce fléau fongique. D’autres estimations, incluant les décennies suivantes, portent ce total à quatre milliards d’arbres disparus. Au terme de son parcours, le fléau avait rayé de la carte près de quatre milliards de châtaigniers américains sur environ 300 000 miles carrés. Dans certaines vallées des Appalaches, cet arbre unique représentait jusqu’à un quart de la canopée forestière.

L’impact économique et culturel fut tout aussi brutal. Vers 1909, environ 600 millions de pieds-planche de châtaignier étaient coupés chaque année, contribuant pour plus de 10 millions de dollars par an à l’économie régionale. Le bois, réputé imputrescible, servait aux poteaux, aux clôtures et à la charpente. Les châtaignes, elles, nourrissaient des familles entières et garnissaient les tables de Thanksgiving dans tout l’est du pays.

Des souches toujours vivantes, mais condamnées à l’échec

Le châtaignier américain n’a pourtant pas totalement disparu du paysage. L’espèce existe encore dans les forêts, mais uniquement dans le sous-bois, sous forme de rejets poussant depuis le système racinaire de châtaigniers tués par le chancre des années auparavant. Ces souches centenaires continuent d’envoyer des pousses vers la lumière, comme si l’arbre refusait de rendre les armes.

Mais l’histoire tourne toujours mal pour ces jeunes rejets. De nouvelles pousses de châtaignier continuent de sortir des racines des arbres mourants, mais la plupart sont attaquées à nouveau par le champignon avant de pouvoir fleurir. Le pathogène, toujours présent dans l’écorce des arbres voisins, referme systématiquement la fenêtre de survie. Un chercheur retraité de Pennsylvanie racontait ne se souvenir, enfant, que d’arbres morts dressés comme des squelettes dans les bois.

Techniquement, l’espèce est aujourd’hui considérée comme éteinte fonctionnellement. Le châtaignier américain natif est désormais fonctionnellement éteint, puisqu’il ne subsiste que sous forme de rejets racinaires dans les forêts décidues de l’est où il dominait autrefois. L’arbre existe, ses gènes circulent encore dans le sol des Appalaches, mais il ne parvient plus à se reproduire à une échelle suffisante pour assurer sa pérennité.

Des pistes de restauration existent malgré tout. Des chercheurs travaillent depuis des années sur des hybrides croisant le châtaignier américain avec des variétés asiatiques résistantes, et sur des versions génétiquement modifiées intégrant un gène de tolérance emprunté au blé. En Europe, où le même champignon a débarqué plus tard, des souches virales atténuant sa virulence ont permis aux châtaigneraies de survivre, un mécanisme naturel de sauvetage que l’Amérique n’a jamais connu à la même échelle.

Sources : nature.ca | portal.ct.gov | ncbi.nlm.nih.gov

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