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La variole a tué 300 millions de personnes au XXe siècle : éradiquée en 1980, elle dort encore dans deux laboratoires que personne n’a osé vider

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Trois cents millions de morts en un siècle. C’est le bilan de la variole au XXe siècle, plus que toutes les guerres de la même période réunies. Et pourtant, cette maladie a un point final officiel : le 8 mai 1980, l’Organisation mondiale de la santé déclare son éradication totale. Une première absolue dans l’histoire de la médecine, jamais reproduite depuis pour aucune autre maladie humaine.

Le dernier cas naturel remonte à octobre 1977, en Somalie, chez un homme nommé Ali Maow Maalin. Un an plus tard, en septembre 1978, une femme meurt encore de la variole à Birmingham, en Angleterre. Elle s’appelait Janet Parker. Sa contamination ne venait pas d’un foyer sauvage du virus, mais d’une fuite de laboratoire situé juste en dessous de son bureau. Ironie glaçante : le dernier mort de la variole n’a pas été tué par la nature, mais par la science censée l’avoir vaincue.

À retenir

  • La variole a causé 300 millions de décès au XXe siècle avant son éradication officielle le 8 mai 1980.
  • Deux stocks officiels du virus subsistent au CDC d’Atlanta et au centre VECTOR en Sibérie, maintenus volontairement vivants.
  • La destruction prévue en 1993 a été reportée à trente reprises, l’absence de consensus diplomatique servant de prétexte permanent.
  • En 2014, six fioles oubliées contenant le virus viable ont été découvertes dans un laboratoire américain après 40 ans.

Sommaire

  1. Deux congélateurs, et le virus qui refuse de disparaître
  2. Quarante ans après, des fioles oubliées refont surface
  3. Une menace qu’on entretient sciemment

Deux congélateurs, et le virus qui refuse de disparaître

Après 1980, la logique aurait voulu qu’on détruise jusqu’à la dernière trace du virus. Ce ne fut pas le cas. Deux stocks officiels ont été autorisés à subsister, sous haute surveillance : l’un au CDC d’Atlanta, aux États-Unis, l’autre au centre de recherche VECTOR de Koltsovo, en Sibérie. La variole, qui a tué des centaines de millions de personnes avant d’être déclarée éradiquée en 1980 à l’issue d’une campagne mondiale de vaccination, est légalement conservée dans seulement deux sites, aux États-Unis et en Russie.

Le principe de leur destruction a pourtant été acté très tôt. La décision de destruction avait déjà été prise pour 1993, et depuis, elle a constamment été reportée : 1995, 1999, 2002. Rebelote en 2002 : par sa résolution WHA55.15, l’Assemblée mondiale de la Santé a autorisé de nouveau le maintien temporaire des stocks existants de virus variolique vivant aux fins de la poursuite des travaux de recherche internationaux. Le mot « temporaire » est resté, l’échéance a disparu.

Le débat scientifique n’est jamais tranché. L’avènement des technologies biologiques de synthèse rendant possible la création du virus variolique à partir d’informations publiquement disponibles et de procédures de laboratoire courantes, l’Assemblée de la Santé a instamment prié le Comité consultatif OMS de la recherche sur le virus variolique d’examiner quels étaient les besoins actuels en virus variolique vivant. Même détruire les deux stocks ne suffirait plus à garantir que le virus ne puisse jamais réapparaître. L’argument sert depuis à justifier chaque report.

Quarante ans après, des fioles oubliées refont surface

En juillet 2014, l’histoire prend un tour presque absurde. Des employés des National Institutes of Health découvrent six fioles de variole dans une réserve inutilisée du campus de Bethesda, dans le Maryland, alors qu’ils préparaient le déménagement d’un laboratoire. Le laboratoire en question avait pourtant changé de tutelle bien avant : il faisait partie de ceux transférés du NIH à la FDA en 1972, en même temps que la responsabilité de la réglementation des produits biologiques.

Les fioles dataient d’avant même la fin de la maladie. Elles avaient été créées le 10 février 1954, bien avant le lancement de la campagne d’éradication. Deux d’entre elles n’étaient pas de simples reliques inertes. L’enquête menée par le CDC américain a documenté la présence de virus viable dans deux des fioles découvertes, soumises à un test de culture tissulaire. Quarante ans de silence, deux tubes de verre oubliés dans un coin, et le virus toujours capable d’infecter.

La réaction, elle, a été rapide. Dans la soirée du 7 juillet, les fioles ont été transportées en toute sécurité vers l’installation de haut confinement du CDC à Atlanta, où des tests PCR réalisés dans la nuit ont confirmé la présence d’ADN du virus variolique. Leur destruction n’a eu lieu que plusieurs mois plus tard. Ces fioles ont finalement été détruites au CDC, sous l’observation d’officiels de l’OMS, le 24 février 2015.

L’incident a révélé un problème bien plus large que le simple oubli. Une commission d’enquête a listé les failles à l’origine de l’affaire. Le panel a identifié un manque de responsabilité individuelle concernant les matériaux infectieux dans l’espace occupé par la FDA où les fioles ont été trouvées, ainsi que de nombreuses occasions manquées de retrouver les échantillons avant 2014, notamment dans les années 1980 lorsque tous les échantillons de virus variolique devaient être détruits ou envoyés au CDC. Six fioles perdues, deux stocks officiels sanctuarisés : le compte n’a jamais vraiment été bon.

Une menace qu’on entretient sciemment

Le paradoxe est total. On célèbre depuis 1980 la seule victoire complète de l’humanité contre une maladie infectieuse, et dans le même temps, on maintient volontairement en vie l’agent responsable de trois cents millions de morts. Les tenants du maintien des stocks avancent toujours le même argument : sans virus vivant, impossible de tester de nouveaux antiviraux ou de comprendre certains mécanismes biologiques. Des chercheurs américains, dont une virologue du CDC, ont même publié une tribune dans la revue PLOS Pathogens pour s’opposer à toute destruction, quelques semaines avant une Assemblée mondiale de la santé consacrée à la question.

Chaque réunion se conclut de la même façon depuis plus de trente ans : un constat d’absence de consensus, et un renvoi à la session suivante. Le Secrétariat prend acte de l’absence de consensus entre les États Membres sur la nouvelle date proposée pour la destruction des stocks de virus variolique. La formule, recyclée d’année en année, est devenue une sorte de rituel diplomatique. Ce n’est pas un hasard si Genève inspecte régulièrement les deux sites : tous les deux ans, des équipes d’inspection de sécurité biologique de l’OMS se rendent dans les installations concernées.

Reste une question que personne ne pose vraiment à voix haute dans les couloirs des assemblées onusiennes : si des fioles peuvent s’égarer pendant quarante ans dans une simple réserve de laboratoire américain, qu’en est-il des archives moins bien documentées d’anciens programmes militaires soviétiques, dont VECTOR est l’héritier direct ? La question reste sans réponse officielle, et les deux congélateurs, eux, continuent de tourner.

Sources : pubmed.ncbi.nlm.nih.gov | apps.who.int | science.org

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