Combien de gymnases, de piscines ou de terrains de sport aurait-on pu construire avec plusieurs millions d’euros censés servir précisément à cela ? C’est la question qui traverse un rapport publié par la Cour des comptes, un document qui égratigne sérieusement la gestion de l’Agence nationale du sport et révèle une utilisation pour le moins surprenante d’une partie de son budget. Ce constat tombe à point nommé pour interroger la manière dont l’argent public destiné aux infrastructures sportives est réellement dépensé.
À retenir
- La Cour des comptes révèle que 5,55 millions d'euros destinés aux équipements sportifs ont en réalité financé l'acquisition ou la rénovation de sièges administratifs de fédérations entre 2020 et 2025.
- L'absence de définition juridique précise de la notion d'« équipements structurants » permet une interprétation trop large des projets éligibles au financement de l'ANS.
- La Cour des comptes recommande d'exclure explicitement le financement des sièges administratifs des plans de financement, tout en jugeant l'ANS indispensable au montage des projets sportifs.
Une enveloppe sportive détournée de sa vocation première
Depuis 2020, l’Agence nationale du sport (ANS) verse en moyenne 70 millions d’euros par an pour cofinancer des équipements sportifs structurants, aux côtés des collectivités territoriales. Sur le papier, cette mission paraît limpide : aider à financer des gymnases, des piscines ou des pistes d’athlétisme partout sur le territoire. Mais dans les faits, une partie de cet argent a pris une direction bien différente de celle prévue initialement.
Sur la période 2020-2025, la Cour des comptes révèle que 5,55 millions d’euros ont été engagés sur neuf opérations pour financer l’acquisition ou la rénovation de sièges administratifs de fédérations sportives. Autrement dit, cet argent n’a jamais servi à construire ou entretenir un terrain, une piscine ou un gymnase. Il a financé des bureaux, des locaux administratifs, loin des vestiaires et des pelouses. La Cour des comptes parle d’une dérive silencieuse.
Quand « équipement structurant » devient un mot-valise
Comment en est-on arrivé là ? La réponse tient en grande partie à un vide juridique. La notion d’« équipements structurants » ne repose sur aucune définition juridique précise. Résultat : dans les dossiers de subvention, on retrouve pêle-mêle des infrastructures lourdes comme des gymnases, des piscines ou des pistes d’athlétisme, mais aussi des installations plus modestes telles que des skateparks, des boulodromes ou des sites de blocs d’escalade.
Cette absence de cadre clair ouvre la porte à des interprétations très larges, presque élastiques. Un siège administratif peut ainsi se retrouver requalifié en projet éligible. La Cour des comptes dénonce ce flou qui nuit directement à la lisibilité de la politique publique menée par l’ANS. Sans définition stricte, difficile en effet de tracer une frontière nette entre ce qui relève réellement du sport de terrain et ce qui n’en est qu’une extension administrative.
Des bureaux financés comme des stades
Sur les 410 millions d’euros de budget annuel moyen de l’agence, une partie non négligeable a donc servi à construire ou rénover des locaux administratifs de fédérations. Ces montants n’ont jamais touché un terrain de sport, ni accueilli le moindre licencié venu s’entraîner ou disputer une compétition. La Cour des comptes s’interroge légitimement sur la pertinence de ce fléchage.
Plus troublant encore, les collectivités territoriales, censées cofinancer des infrastructures sportives concrètes, se retrouvent parfois associées à ces opérations immobilières administratives. Pour rappel, les projets subventionnés représentent en réalité 4 milliards d’euros au total, financés à 90 % par les collectivités et à 70 % par les seules communes. L’ANS n’intervient donc que comme cofinanceur minoritaire, sa part ne représentant que 10 % du coût global. Un rôle de catalyseur, certes utile, mais qui rend d’autant plus incompréhensible cette dispersion vers des dépenses hors du terrain de jeu.
Un saupoudrage qui fragilise l’agence
Au-delà du cas des sièges de fédérations, le rapport souligne un manque de doctrine claire dans l’attribution des crédits. La Cour des comptes relève ainsi que la moitié des projets financés par les services déconcentrés de l’État présentent un coût inférieur à 500 000 euros. Un contraste saisissant avec l’affectation de plusieurs millions d’euros à la consolidation patrimoniale de fédérations nationales, sur des opérations bien plus lourdes.
Les projets modestes sont donc financés via des procédures parfois complexes, tandis que les grands équipements peinent à trouver leur place dans cette architecture administrative et financière jugée particulièrement complexe, avec une superposition de mécanismes de financement. Le rapport pointe également l’absence de hiérarchisation des priorités fondée sur les besoins territoriaux ou la vétusté des équipements, ce qui fragilise la pertinence globale de cette politique publique. Pour autant, la Cour des comptes ne remet pas en cause l’existence même de l’ANS, qu’elle juge indispensable : sans cet opérateur, « la plupart des projets ne se feraient pas ». Mais elle réclame une clarification urgente des critères de financement.
Ce que révèle ce rapport sur l’avenir du financement sportif
Entre flou juridique, saupoudrage budgétaire et détournements d’usage, le rapport de la Cour des comptes dresse un constat sévère sur la manière dont l’argent public irrigue les infrastructures sportives françaises. Face à cette situation, les magistrats financiers formulent une recommandation sans ambiguïté : exclure des plans de financement le financement des sièges administratifs des fédérations. Une mesure de bon sens qui vise à recentrer l’action de l’agence sur sa mission originelle.
Les 5,55 millions d’euros consacrés aux sièges de fédérations symbolisent en réalité un problème bien plus large de gouvernance. Sans définition claire des équipements éligibles, l’efficacité de l’ANS restera compromise, quelle que soit la bonne volonté affichée par ses responsables. Ce rapport rappelle une vérité simple : la clarté des règles du jeu compte parfois autant que le montant des subventions distribuées. Reste désormais à savoir si les recommandations formulées par la Cour des comptes trouveront un écho concret dans les prochains arbitrages budgétaires.


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