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Sous l’impulsion de John Law, la circulation de la monnaie devient une puissance

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Histoires de monnaies (1/5)

Il est des phénomènes qui traversent les siècles sans rien perdre de leur séduction. La monnaie en fait partie — non seulement comme instrument d'échange, mais comme lieu d'une tentation : alléger le réel, en corriger la lenteur, dépasser ses contraintes par un signe plus souple que la richesse qu'il représente.

Cette tentation surgit dans les moments de tension, lorsque l'économie cesse d'être fluide pour redevenir lourde, contrainte. Dette excessive, raréfaction des moyens de paiement, blocage du crédit, défiance — autant de signes d'un monde qui résiste.

Alors apparaît une idée simple : desserrer la contrainte. Faire de la monnaie non plus une limite, mais un levier.

Tel est le point de départ des aventures monétaires : non la fraude, mais une intelligence appliquée au réel.

Mais l'ambiguïté est là : en corrigeant le réel, ils tendent à s'en détacher.

Pourquoi, lorsque le réel devient contraignant, l'esprit invente-t-il toujours des formes monétaires plus légères ?

De John Law aux crypto-monnaies, l'histoire apporte une réponse continue.

Un récit de Jean-François Marchi, avocat honoraire aux barreaux de Paris et de Bruxelles, chroniqueur et écrivain

Le système élaboré par le banquier et économiste franco-écossais John Law (1671-1729) ne saurait être compris si l'on n'en restitue pas d'abord la grandeur intellectuelle. Il ne s'agit ni d'une escroquerie vulgaire, ni d'une illusion triviale, mais d'une tentative ambitieuse de refondation du crédit dans une France épuisée à la mort de Louis XIV.

Le royaume est accablé par la dette, le métal circule mal, l'activité se contracte. La monnaie, au lieu de servir l'échange, en devient l'obstacle. C'est dans ce contexte que Law propose une idée à la fois simple et révolutionnaire : substituer à la rareté du numéraire la fluidité du papier, organiser la confiance de manière rationnelle, et faire du crédit un instrument actif de prospérité.

Une intuition décisive

L'intuition est décisive : la monnaie n'est pas une chose, mais un mécanisme. Elle n'a pas besoin d'être rare pour être efficace ; elle doit être disponible, mobile, proportionnée aux besoins de l'activité. Là où le métal contraint, le papier peut libérer.

Le système repose ainsi sur trois croyances fondamentales, dont la cohérence est indéniable :

— que le papier peut mieux servir l'économie que l'or ou l'argent, précisément parce qu'il est plus souple ;

— que la confiance, si elle est organisée et garantie, peut suppléer à la matière ;

— que la circulation, lorsqu'elle est facilitée, tend à produire l'activité qu'elle annonce.

La circulation devient un principe actif

Ce dernier point est capital. Law ne se contente pas de dire que la monnaie doit accompagner la richesse ; il suggère qu'elle peut, dans une certaine mesure, la précéder, l'appeler, l'engendrer. La circulation devient ainsi non plus un simple reflet, mais un principe actif.

Dans un premier temps, les faits semblent lui donner raison. Le crédit se développe, les échanges se multiplient, la valeur des actions de la Compagnie du Mississippi s'envole. Une prospérité nouvelle paraît surgir, comme si le mouvement lui-même produisait la richesse.

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Mais ce succès contient déjà sa propre limite. Car la croissance des signes dépasse progressivement celle de la réalité qu'ils prétendent représenter. Le papier se multiplie plus vite que les richesses effectives ; la valorisation précède la substance.

La confiance, sollicitée au-delà de ce qu'elle peut soutenir, change de nature. Elle cesse d'être une confiance raisonnée pour devenir une croyance. Et cette transformation est décisive : car une croyance peut s'inverser.

Symétrie implacable

Lorsque ce moment survient, la mécanique se retourne avec une symétrie implacable. Ce qui valait parce que l'on y croyait cesse de valoir pour la même raison. La vitesse qui avait porté l'ascension accélère la chute. La liquidité devient panique.

Il est essentiel de comprendre que l'effondrement ne provient pas d'un accident extérieur, mais d'une tension interne. Le système ne s'écroule pas parce qu'il est attaqué ; il se défait parce qu'il a dépassé la capacité de croyance qu'il mobilisait.

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C'est cette tension — entre intelligence du mécanisme et excès de croyance — qui fait du système de Law non seulement un épisode historique, mais un modèle d'intelligibilité.

Ainsi se révèle la fragilité propre à toute construction monétaire fondée sur une expansion du signe : elle dépend d'un équilibre subtil entre anticipation et réalité. Tant que cet équilibre est maintenu, le système fonctionne, parfois avec éclat. Lorsqu'il est rompu, la correction est brutale.

Il faut néanmoins rendre justice à Law. Il n'est ni un charlatan ni un illusionniste. Il est, au contraire, l'un des premiers à avoir compris que la monnaie est d'abord une organisation de la confiance. Son erreur n'est pas d'avoir vu juste, mais d'avoir cru que cette organisation pouvait s'affranchir durablement de toute contrainte réelle.

Une étape essentielle

En cela, son système marque une étape essentielle dans l'histoire monétaire. Il inaugure une forme de pensée où la circulation n'est plus simplement un moyen, mais une puissance ; où le crédit n'est plus seulement un relais, mais un moteur.

Mais il révèle en même temps la limite de cette ambition. Car si la monnaie peut accélérer l'activité, elle ne peut créer ex nihilo la richesse qu'elle représente. Elle peut anticiper, mais non remplacer.

On pourrait dire, pour résumer, que Law a tenté de substituer à la pesanteur du réel une dynamique de confiance organisée. Et que cette tentative, brillante dans son principe, a rencontré sa limite dans l'excès même de son succès.

Qu'avons-nous fait de la monnaie?

C'est cette tension — entre intelligence du mécanisme et excès de croyance — qui fait du système de Law non seulement un épisode historique, mais un modèle d'intelligibilité.

Car ce qui s'y joue ne disparaît pas avec lui. Cela se transforme, se déplace, réapparaît sous d'autres formes.

Et c'est précisément ce que l'on observe avec l'expérience suivante : celle de l'assignat, où le signe monétaire, au lieu de séduire, va commencer à contraindre.


Les textes qui paraissent dans la rubrique Débats sont des contributions externes, qui n'engagent pas la rédaction.

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