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FIGAROVOX/TRIBUNE - L’essai de Ferghane Azihari L’Islam contre la modernité a été la cible de vives critiques dans la presse de gauche. Robert Martin Kerr, directeur de recherche à l’Inârah, l’a lu. Pour lui, ce livre est «une contribution structurée et solidement étayée au débat contemporain».
Robert Martin Kerr est directeur de recherche à l’Inârah — Institut pour la recherche sur l’histoire de l’islam naissant et du Coran à l’Université de la Sarre. Titulaire d’un doctorat en langues et littératures sémitiques de l’Université de Leyde, ses recherches actuelles portent principalement sur les origines de l’islam dans le contexte de l’Antiquité tardive gréco-romaine et sur la critique textuelle du Coran.
La production récente consacrée à l’islam oscille volontiers entre érudition, apologétique et polémique. L’ouvrage de M. Azihari L’Islam contre la modernité (Presses de la Cité), malgré certaines apparences, se rattache à la première de ces catégories : il procède d’une enquête étendue, solidement documentée, et entend proposer un diagnostic d’ordre historique plutôt qu’un réquisitoire, on pourrait le considérer comme le « livre noir » de l’islam. L’abondance des références, en plusieurs langues, atteste le sérieux de la démarche, sans nuire à la lisibilité de l’ensemble.
Dès l’introduction, la thèse est formulée avec netteté : « Pire, non content d’avoir ruiné l’Orient et transformé le berceau de la civilisation en son tombeau, l’Islam exporte l’obscurantisme vers des sociétés qui ont mis des siècles à s’en affranchir. En Europe, des diasporas réintroduisent les mœurs que leurs ancêtres ont fuies et dégradent, par leur foi, l’édifice bâti après tant de sacrifices et pour lequel tant d’exilés perdent leur vie. »
Cette position, volontairement tranchée, donne le ton d’une analyse qui se veut fondée sur les faits.
Le premier chapitre replace l’émergence de l’islam dans le cadre du Moyen-Orient gréco-romain, invitant à dépasser les reconstructions légendaires. L’auteur insiste sur la continuité des civilisations et sur la transformation d’un espace autrefois pluriel, qui, avec l’expansion islamique, tend à l’uniformisation. « L’Islam est né avec une cuillère en argent dans la bouche. Il s’est développé dans les mondes gréco-romain, juif et chrétien ».
M. Azihari s’attelle à remettre en question une idée couramment admise. Il met en avant un « mémoricide systématique » ainsi qu’un phénomène d’appropriation culturelle, aggravé par l’effacement des contributions non musulmanes à « l’âge d’or islamique ». Répondant aux propos d’Emmanuel Macron — « L’islam est une religion qui vit une crise aujourd’hui, partout dans le monde » —, il écrit : « Une crise succédant à une période de lumière, cette fiction décourage le monde musulman de soumettre ses racines à un examen critique et de traquer les régressions survenues avec son expansion. »
L’« âge d’or » apparaît dès lors comme imaginaire — « … c’est applaudir des systèmes viciés au nom de bienfaits qui auraient pu être décuplés par des institutions plus libérales que l’époque autorisait. »
Le chapitre « Les damnés de la Terre » examine le « mythe de l’expansion heureuse » — « … la tragicomédie islamiste s’est donné pour mission de dissimuler que l’Islam a plus empiété sur ses voisins que l’inverse ». Il met en lumière une dissymétrie dans l’appréciation des phénomènes coloniaux.
L’ouvrage suscitera sans doute la discussion ; il n’en constitue pas moins une contribution structurée et solidement étayée au débat contemporain.
L’étude de l’esclavage islamique, de sa longue durée et des résistances à son abolition –après tout, une institution autorisée par Allah et mise en pratique par Mahomet – constitue l’un des apports les plus significatifs de l’ouvrage.
Ferghane Azihari analyse les ressorts d’une certaine culpabilité occidentale, portée à minimiser les violences de l’islam : « L’Islam n’a pas seulement décivilisé l’Orient et le reste de l’humanité avec lui. Il a tenté de maquiller son crime, par la dépréciation de l’Orient ancien, pour que l’obscurité enfile les habits de la lumière. »
Le chapitre « Archaïsmes et despotismes » aborde la question du rapport à la modernité. L’auteur souligne la persistance d’un attachement à la charia et l’impossibilité d’intégrer les principes de « liberté, égalité et fraternité », tout en notant ce paradoxe : « Comble de l’égarement des sociétés musulmanes, de toutes les doctrines étrangères qui influencent la politique moderne, seules les plus nuisibles échappent à leur sectarisme. »
Enfin, l’auteur examine les dynamiques contemporaines, notamment en Europe : « dans les pays où ils sont minoritaires, les musulmans sont obsédés par les droits des minorités. Dans les pays où ils sont majoritaires, les minorités n’ont plus aucun droit ». Ferghane Azihari récuse les explications strictement socio-économiques et cite une étude selon laquelle « étude sur 1 200 musulmans en France, en Allemagne et en Angleterre, deux chercheurs ont observé que l’adhésion à l’intégrisme augmentait avec le niveau d’aisance des familles des répondants. »
La synthèse proposée — « Les ennemis de notre civilisation ont beau se réclamer des mêmes livres, prophète et dieu dont les lois sèment la désolation partout où elles sont en vigueur, la lâcheté fait qu’il est plus commode d’accuser les imperfections de l’Occident que les fléaux des sociétés musulmanes, même si chacun perçoit d’un coup d’œil que les secondes n’ont aucune leçon de tolérance à donner aux premières. » — en constitue l’aboutissement.
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L’épilogue esquisse des perspectives : développement d’une approche historico-critique du Coran (et il convient de noter qu’il n’existe toujours pas d’édition critique de ce « livre saint ») ainsi que des textes traditionnels secondaires canonisés de facto, tels que les hadiths, et extension à l’islam des principes de la loi de 1905. Citant Karl Popper, l’auteur note que « la lutte contre l’islamisation doit retrouver la vigueur du républicanisme d’antan ». Personne n’est obligé de vivre dans une démocratie libérale ; ceux qui en rejettent les principes sont libres de partir.
Au total, l’ouvrage propose une lecture de l’islam comme système global (dīn), se concevant à la fois comme originel et universel, et dont les structures apparaissent non conciliables avec les valeurs de la modernité occidentale. Ce constat est présenté comme un diagnostic plutôt que comme un jugement.
On reconnaîtra à M. Azihari la cohérence et la vigueur de son propos. À cet égard, l’on songe à Maxime Rodinson, dont l’exigence critique le conduisit à reconsidérer ses engagements politiques à la lumière des crimes communistes. L’ouvrage suscitera sans doute la discussion ; il n’en constitue pas moins une contribution structurée et solidement étayée au débat contemporain.
Ses détracteurs présumés, qu’il s’agisse de musulmans ou d’idiots utiles islamophiles, devront présenter des preuves solides, et non pas se livrer à des arguties, par exemple en prétendant qu’on ne peut pas essentialiser l’islam, pour faire tomber ce monument de l’érudition de son piédestal.


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