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Gaëlle Atlan-Akerman : «Barbara Butch, victime d’une gauche progressiste qui finit toujours par dévorer ses enfants »

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FIGAROVOX/TRIBUNE - Le 18 juillet, le concert de la DJ Barbara Butch a été interrompu à Grenoble par des militants pro-palestiniens, dont des membres de LFI. Pour l’essayiste, cet épisode illustre l’incohérence d’une certaine gauche, qui a construit une grille de lecture qu’elle refuse aujourd’hui de s’appliquer.

Gaelle Atlan-Akerman est journaliste et auteure de Féminisme d’atmosphère, FYP éditions, mai 2026.


Barbara Butch a été visée par la meute. Une fois de plus. En juillet 2024, après son passage à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, elle avait déjà essuyé une vague d’insultes antisémites, homophobes et grossophobes, jusqu’à porter plainte pour cyberharcèlement et menaces de mort. Le 18 juillet 2026, nouvel épisode : son concert au festival Cabaret Frappé, à Grenoble, est interrompu au bout de vingt minutes par environ 200 militants pro-palestiniens, dont des membres de La France insoumise, qui lui reprochaient d’avoir signé une tribune en soutien à la proposition de loi Yadan (contre l’antisémitisme, depuis retirée) et d’avoir participé à un concert à la résidence de l’ambassadeur de France à Tel-Aviv en 2025.

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On m’objectera que Barbara Butch n’a pas été totalement lâchée : le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a condamné avec la plus grande fermeté cette interruption, dénonçant l’antisémitisme et les intimidations. La mairie de Grenoble a réagi dans le même sens, tout comme la Licra et d’autres... L’État, la municipalité, des associations. Mais rien d’évident de la part de son camp qui, quelques semaines plus tôt, appelait au boycott en son nom.

Comment ne pas être ulcérée en voyant ces images se répéter ? Mais doit-on encore s’en étonner ? S’indigner sans jamais en tirer de conclusion, ce n’est pas s’engager, c’est manger à tous les râteliers. Beaucoup appelleront ça de la nuance, cette capacité à ne pas trancher, à voir les deux côtés. Mais une nuance qui ne débouche jamais sur aucune cohérence n’est plus de la nuance : c’est de l’incohérence, habillée en courage. Et bien souvent, une forme d’opportunisme, qui permet de s’indigner sans jamais rien risquer.

Barbara Butch est lesbienne et juive. Sur le papier, la grille intersectionnelle devrait s’emballer : cumul de vulnérabilités, addition des dominations, tous les critères sont réunis pour déclencher la mobilisation. Sauf que l’addition ne se fait pas, ou plus, quand l’agresseur se réclame du «bon» camp. Comme après le 7 octobre, où les femmes violées, mutilées, assassinées n’ont pas suffi à activer le réflexe féministe, parce qu’elles étaient juives, et israéliennes.

Elle appartient à cette gauche dite progressiste et surtout inclusive. Elle en défend les codes, les combats, les éléments de langage. Elle en est même devenue une icône. Et pourtant, elle est prise pour cible par ce même camp. On opposera à cet argument aussi que ce ne sont pas les mêmes : que Barbara Butch appartient à une gauche progressiste raisonnable, et que ceux qui l’ont attaquée à Grenoble relèvent d’une frange radicale, pas de ce camp-là. Sauf que c’est précisément cette gauche progressiste et inclusive qui a construit le cadre : celui qui définit ce qui est inclusif, ce qui est raciste, ce qui doit être dénoncé et ce qui doit être toléré. Ce sont ses grilles de lecture, ses éléments de langage, ses hiérarchies de légitimité que ces militants appliquent, jusqu’à l’absurde. On ne peut pas revendiquer la prescription et se désolidariser de ses effets : cette même grille finit toujours par diviser puis exclure ceux qu’elle prétendait protéger.

Les âmes indignées vont-elles, cette fois, en tirer les conclusions ? Ou bien attendre la prochaine séquence pour s’offusquer de nouveau, et très vite repratiquer la double pensée ?

Depuis des années, on colle des «Je suis» comme des rustines : un hashtag, un carré noir, une story, et l’affaire est classée. Sauf que le problème n’est pas ponctuel : c’est le cadre de pensée lui-même qui est en cause. Cette grille qui prétend tout inclure, et qui, à l’épreuve des faits, ne sait plus où se ranger dès que la cible se trouve du mauvais côté d’une frontière qu’elle a elle-même tracée.

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C’est exactement ce qui est décrit dans Le Féminisme d’atmosphère : ce n’est pas un principe qui protège de façon universelle. C’est une grille de lecture qui s’active sélectivement, selon qui est visé, par qui, et pour quelle cause. Comme Manon, personnage fil rouge de cet essai, beaucoup vont encore découvrir que le féminisme contemporain repose aussi sur des choix politiques. Comme elle, elles sont nombreuses à mesurer le coût social qu’auraient d’éventuels pas de côté, et vont sans doute s’autodiscipliner. Se sentir surveillées, et s’autoriser à se taire, plutôt que risquer d’être disqualifiées moralement.

Et voilà qu’au même moment, on somme de choisir son camp, ceux-là mêmes qui, hier, refusaient de trancher, persuadés qu’on pouvait tout cumuler, tout embrasser, appartenir à toutes les causes à la fois. C’est le cas, par exemple, de Flora Ghebali, qui dans une story publiée sur son compte, somme aujourd’hui de choisir son camp. Ironie de la situation : c’est exactement la question posée dans Le Féminisme d’atmosphère, en invitant à choisir entre Élisabeth Badinter face à Lauren Bastide. Il faut choisir, disait le livre, entre l’universalisme et l’intersectionnalité car ces deux féminismes ne se complètent pas mais s’opposent.

Mais choisir quel camp, au juste ? Celui de l’universalisme ? Celui de la liberté, la liberté de se défaire des assignations plutôt que d’en fabriquer de nouvelles ? Celui de l’égalité ? Celui de l’inclusion, mot devenu presque impossible à employer tant il a été détourné de son sens ? On ne peut pas exiger un choix de camp quand les mots eux-mêmes ne veulent plus rien dire.

Ce jour du choix semble être arrivé. Et ce sont parfois les mêmes qui, hier, se targuaient de nuance, qui l’exigent aujourd’hui des autres. Les âmes indignées vont-elles, cette fois, en tirer les conclusions ? Ou bien attendre la prochaine séquence pour s’offusquer de nouveau, et très vite repratiquer la double pensée ?

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