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Sommeil, troubles anxio-dépressif, cyberharcèlement… Dans un rapport inédit, l’Anses alerte sur les risques des réseaux sociaux pour la santé mentale des adolescents. Et appelle à limiter l’accès aux mineurs faute d’une vraie refonte de leur mode de fonctionnement.
En France, près de 90 % des 12-17 ans utilisent quotidiennement un smartphone pour accéder à internet, et 58 % d’entre eux s’en servent pour accéder aux réseaux sociaux. L’impact de ces plateformes sur leur santé mentale - particulièrement en berne ces dernières années - agite le débat public. Dans ce contexte, l’Agence nationale de sécurité sanitaire publie un rapport inédit ce 13 janvier, afin d’« éclairer l’ensemble des acteurs, dont les pouvoirs publics » sur le sujet « pour les aider à prendre des mesures appropriées ». Un travail d’expertise « inédit », a assuré l’Anses lors d’une conférence de presse : depuis cinq ans, épidémiologistes, pédopsychiatres, ou chercheurs en science de l’information et de la communication ont analysé plus d’un millier d’études scientifiques sur les effets des réseaux sociaux sur la santé.
Les conclusions sont sans appel. Le mode de fonctionnement même des réseaux sociaux consultés par les jeunes est néfaste pour leur santé : ils se basent sur des « stratégies de captation de l’attention visant à maintenir l’engagement des utilisateurs le plus longtemps possible », décrit le rapport. Pour ce faire, les plateformes s’appuient sur des « interfaces manipulatrices » - (“dark patterns”, en anglais). « Cela passe par le design, comme les notifications, le scroll infini, l’enchaînement automatique de vidéos, les likes », liste Thomas Bayeux, chef de projet socio-économique à l’Anses. De même, les algorithmes sur lesquels s’appuient ces plateformes enferment leurs utilisateurs dans « des contenus de plus en plus ciblés, parfois extrêmes ».
Troubles anxio-dépressifs, de l’image du corps, cyberharcèlement
Des stratégies qui « exploitent la vulnérabilité des adolescents, leur besoin d’interactions sociales et leur recherche de sensations », alertent les experts. « L’adolescence est une période charnière de transition, et les réseaux sociaux permettent de nourrir la soif d’interaction sociale, le désir d’information par ses pairs ou encore la prise de risque », souligne Thomas Bayeux. Or, les adolescents ont « moins de capacités de régulation émotionnelle et comportementale que les adultes », ce qui les rend plus vulnérables aux effets délétères de ces plateformes.
Si le document de l’Anses est titré sur la « santé » des adolescents, il y est surtout question de santé mentale. Parmi les effets majeurs, l’agence sanitaire liste des troubles du sommeil, mais aussi des troubles anxio-dépressifs (les deux étant corrélés, soulignent les experts), des gestes auto-infligés (automutilation, suicide...), des altérations de l’image du corps voire des troubles du comportement alimentaire, des conduites à risque comme la prise de drogues, le sexting ou la diffusion non consentie d’images intimes, ou encore le cyberharcèlement.
Les filles plus à risque
Et c’est l’un des enseignements majeurs de l’expertise : « Les filles constituent une population particulièrement à risque pour tous les effets sanitaires étudiés », a fortiori pour les troubles anxio-dépressifs, les troubles de l’image du corps et le cyberharcèlement. Elles consacrent plus de temps aux réseaux sociaux que les garçons (1h32 contre 52 minutes par jour en moyenne), et y accordent davantage d’engagement émotionnel. En outre, les adolescentes utilisent « des réseaux sociaux hautement virtuels, avec des partages de vidéos, d’images, de mises en scène de soi et plus de pressions sociales liées aux stéréotypes de genre », note Olivia Roth-Delgado. Elles sont également plus cyberharcelées, note l’Anses.
Un autre groupe est particulièrement vulnérable aux troubles anxio-dépressifs via l’usage des réseaux sociaux : les adolescents présentant initialement des symptômes dépressifs ou anxieux. L’Anses précise : « Sans pour autant pouvoir être isolé comme cause unique, l’usage des réseaux sociaux numériques constitue un facteur contributif des troubles anxiodépressifs. »
Face à ces défis réels, l’encadrement parental, « en coopération avec les adolescents », joue un rôle clé, assure l’agence sanitaire. « Les études montrent que des parents soutenants et ouverts, qui essaient de comprendre les motivations des adolescents », favorisent un bon accompagnement, expose Olivia Roth-Delgado. Le rapport prend l’exemple d’échanges « autour de contenus », ou de règles comme « l’arrêt de la consultation des réseaux sociaux numériques le soir avant de se coucher ».
Renforcer l’encadrement réglementaire et éduquer aux médias
Mais « l’expertise de l’Anses invite surtout à une responsabilisation des plateformes, c’est le message premier », insiste Thomas Bayeux. C’est d’ailleurs la première des quatre recommandations de l’agence sanitaire : « Que les mineurs puissent accéder uniquement aux réseaux sociaux conçus et paramétrés pour protéger leur santé. » Une formule qui permet de ne pas se prononcer sur l’interdiction d’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans, alors qu’un projet de loi sur le sujet doit être discuté en commission ce mardi, puis à l’Assemblée le 26 janvier. « Notre avis n’est pas là pour définir ligne à ligne les termes du débat politique, aux législateurs de faire des choix », répond à la presse Mathieu Schuler, directeur général adjoint au pôle science pour l’expertise de l’Anses, sollicité sur ce point. L’expertise de l’Anses s’appuie notamment sur le règlement européen sur les services numériques (DSA), dont l’article 18 indique que l’usage des réseaux sociaux « doit assurer la sécurité des mineurs », en vigueur depuis 2024 mais trop peu appliqué.
L’Anses a néanmoins quelques idées pour les dites plateformes : « Mettre en œuvre la limite d’âge prévue par le RGPD pour éviter un accès (...) aux moins de 13 ans », ce qui « implique également une révision en profondeur des principes de fonctionnement des réseaux sociaux », c’est-à-dire bannir les « techniques d’interfaces manipulatrices, interdire la diffusion de contenus délétères pour la santé (conduites à risques, jeux d’argent, régimes alimentaires extrêmes, contenus violents, pornographie) », liste le rapport. Programme ambitieux... ou vœu pieux, face aux géants chinois TikTok et américains Instagram ou Snapchat ?
En complément, l’Anses préconise une véritable éducation des enfants et adolescents aux médias numériques - et une formation des parents et du personnel de l’éducation nationale ; des campagnes de santé publique pour sensibiliser aux divers risques pour l’hygiène de vie et la santé mentale ; un soutien à la recherche face à une course contre la montre, les réseaux sociaux et usages se développant à une vitesse folle. À ce titre, l’Anses recommande de suivre « l’irruption de l’intelligence artificielle » dans leur fonctionnement, et préconise une « évaluation spécifique des risques pour la santé liés à l’usage de l’IA ».


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