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Qui entre encore dans la caste ? ou la fermeture à la française

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Série « Théorie de la caste » — épisode 4. Signé Eric V.

Soixante-quatre élèves de grandes écoles sur cent viennent des milieux très favorisés, qui pèsent vingt-trois jeunes sur cent dans leur génération. Personne ne l'a décidé ; personne ne le dément. Quatrième épisode : la fermeture à la française, registres d'entrée et registres de sortie sur la table.

Zéro pour cent. Tel est, dans le dernier grand état des lieux disponible — le rapport de l'Institut des politiques publiques sur la démocratisation des grandes écoles, publié en janvier 2021 sur les données 2016-2017 —, la part des élèves d'origine sociale défavorisée à l'École polytechnique. Zéro. C'est un arrondi, je suppose — il faut bien arrondir à quelque chose, et c'est à rien. En face, dans la même colonne du même tableau : 92 % d'élèves issus des catégories très favorisées, pour une école payée par l'impôt de tous et dont les élèves sont soldés comme militaires. Voilà le chiffre brut. Cet épisode va lui donner ses voisins, ses sources et ses conséquences.

Car cette série a pris hier un engagement : après la définition, la porte d'entrée et le test de l'imprévu, soumettre la théorie au juge le moins corruptible qui soit — la statistique. Rappelons d'une ligne l'objet : un ensemble sociologiquement hétéroclite dont les membres partagent un même habitus et se reproduisent par cooptation. La cooptation, si elle existe, doit se voir dans les registres. Ouvrons-les.

Ce que disent les registres d'entrée

L'étude de l'IPP — la plus vaste jamais conduite sur le sujet, commandée par le ministère de l'Enseignement supérieur lui-même — tient en trois séries de nombres, et les trois disent la même chose.

La première : les élèves d'origine très favorisée — cadres supérieurs, professions intellectuelles, chefs d'entreprise — représentent 64 % des effectifs des grandes écoles, contre 23 % de leur classe d'âge. Les élèves d'origine défavorisée : 9 % des effectifs, contre 36 % de la génération. Quatre fois moins que leur poids réel, quand les premiers pèsent presque trois fois le leur.

La deuxième série resserre la focale, et la focale aggrave tout. Dans le dixième le plus sélectif des écoles — Polytechnique, Normale SupHEC, Sciences Po Paris —, la part des très favorisés monte à 78 %, celle des défavorisés tombe à 5 %. École par école : 92 % de très favorisés à Polytechnique, 92 % à HEC, 89 % à Ulm. Et 41 % de Franciliens dans ce dixième de tête, pour une région qui abrite moins d'un jeune sur cinq. Plus la porte est étroite, plus ceux qui la passent se ressemblent — ce qui est exactement la prédiction d'une fermeture, et exactement l'inverse de ce qu'annoncerait une sélection des seuls talents, car il faudrait soutenir que le talent naît à Paris dans les familles de cadres, proposition qu'aucun généticien n'a encore osée.

La troisième série est la plus décisive, parce qu'elle mesure le mouvement : entre 2006 et 2016, dix années d'« ouverture sociale », de conventions d'éducation prioritaire, de cordées de la réussite, de discours d'estrade — la composition sociale des grandes écoles n'a pour ainsi dire pas bougé. Stable, imperturbable, insensible aux dispositifs comme un lac gelé aux pierres qu'on lui jette. C'est qu'on s'y prend trop tard, notait l'étude : tout se joue en amont, dans les classes préparatoires et bien avant elles. La fermeture à la française n'a pas la forme d'une porte qu'on claque. Elle a la forme d'un couloir qu'on allonge — et seuls tiennent la distance ceux dont les familles savent, dès la sixième, où mène le couloir. On ne ferme plus les portes, en France. On allonge les couloirs.

L'INSP, ou la statistique qu'il faut aller chercher

Venons-en à l'école qui forme l'État lui-même. Ici, première surprise, qui est déjà un résultat : il n'existe pas de série statistique publique régulière sur l'origine sociale des élèves de l'INSP. L'institution qui exige de chaque Français des déclarations sur tout ne publie pas, année après année, la décomposition sociale de ses propres promotions. Il a fallu une question écrite d'un député pour arracher deux années de données, et la réponse ministérielle mérite d'être lue au mot : 5,62 % des élèves de la promotion 2021 avaient un père issu des catégories populaires ; 8 % pour la promotion 2022 — progrès porté, précise la réponse, par le concours « Talents », c'est-à-dire par la voie dérogatoire créée à cette fin, non par le concours général. Les mères : 15,6 %, stables. Le reste de la décomposition — la part des enfants de cadres supérieurs, la série longue, la comparaison avec l'ENA d'avant — n'est pas fournie. Aucune décomposition officielle complète n'existe, et cette absence-là, dans un pays qui mesure tout, n'est peut-être pas une négligence : on publie volontiers les chiffres qui honorent, on égare ceux qui décrivent. Là où l'ouverture serait réelle, la statistique serait un trophée. Elle est une question écrite.

Notons, par honnêteté, ce que ces chiffres ne prouvent pas : deux promotions ne font pas une tendance, et le concours Talents est un effort réel, qu'il serait injuste de balayer. Mais un ordre de grandeur suffit à notre affaire : quand un vingtième des futurs administrateurs de l'État vient des catégories qui forment plus du tiers du pays, la porte de la haute fonction publique n'est pas une porte de la nation. C'est une porte de palier.

La sortie confirme l'entrée

Une objection honnête pourrait encore sauver l'innocence du dispositif : après tout, dira-t-on, ces écoles forment des serviteurs de l'État ; qu'importe leur berceau, s'ils servent. C'est ici que le registre de sortie devient accablant, car il montre que le couloir ne mène pas où l'affiche le prétend. La Cour des comptes a publié en mai 2025 un rapport thématique sur les mobilités entre secteurs public et privé, dont les chiffres dessinent une géographie que le mot pantouflage peine à couvrir : au 1er janvier 2024, un dixième des membres des corps supérieurs de l'État était en poste dans le privé — 29 % chez les ingénieurs des mines, 27 % à l'inspection générale des finances, les grands corps de tête pantouflant le plus. Parmi les anciens élèves de l'ENA, 22 % sont passés au moins temporairement par le privé, et 8 % ont quitté définitivement le service de l'État — après une scolarité payée par lui. La Cour note au passage que l'appareil statistique de suivi est lacunaire et que les contrôles déontologiques confiés à la HATVP demandent à être renforcés : là encore, l'État qui recense tout se recense mal lui-même.

Or ce va-et-vient est la pièce qui manquait à notre démonstration. Si la caste était une simple bureaucratie, la frontière public-privé serait sa frontière. Elle ne l'est pas : on la traverse dans les deux sens, sans frottement, entre un cabinet ministériel et un comité exécutif, entre une direction du Trésor et une banque d'affaires — et l'on retrouve à l'arrivée les mêmes réflexes, la même langue, la même « intelligence des situations » qui faisait hier le succès à l'oral. Ce qui circule dans ce couloir n'est ni un statut ni une compétence technique : c'est un habitus, reconnu de part et d'autre comme un passeport. Le recruteur privé qui va chercher un inspecteur des finances n'achète pas un savoir — il achète une appartenance, et il le sait. La cooptation d'entrée se prolonge en cooptation de sortie ; c'est le même geste, effectué par d'autres mains. La théorie technique de ce phénomène a un nom, la capture ; sa traduction sociale est sous nos yeux. La statistique ne lit pas les intentions. Elle compte les arrivées.

Ce que les chiffres ne disent pas

Il faut pourtant, avant de conclure, désarmer la lecture paresseuse qui guette. Ces nombres n'établissent aucun complot : aucun jury n'a reçu pour consigne d'écarter les fils d'ouvriers, et chaque examinateur, pris un à un, est probablement irréprochable — c'est même toute la force de la démonstration précédente. Personne n'a décidé les 92 %. Ils se sont déposés, année après année, comme prend la glace sur un lac : sans ordre, sans auteur, par simple constance de la température — chaque famille jouant rationnellement sa carte, chaque prépa optimisant son palmarès, chaque jury notant en conscience ce qu'il a appris à reconnaître comme l'excellence. La fermeture n'a pas été prononcée. Elle a pris.

Et c'est ici que la charge, comme dans chaque épisode, doit remonter jusqu'à nous. La température, c'est nous qui la tenons. Qui contourne la carte scolaire dès qu'il en a les moyens ? Qui paie les cours particuliers, choisit l'option stratégique, déménage pour le bon lycée ? Qui, tout en dénonçant la reproduction chez les autres, organise la sienne avec l'énergie d'un notaire ? La fermeture à la française est un crime sans coupable dont nous sommes tous les complices solvables. Les chiffres de cet épisode ne photographient pas une caste retranchée derrière ses murs : ils photographient nos stratégies, agrégées.

Dernier mot

Que ferait une société d'hommes libres de ces tableaux ? Elle ne décréterait pas de quotas — on ne corrige pas une capture par une assignation, et l'égalité des chances proclamée est trop souvent le nom de cérémonie que se donne la fermeture. Elle s'attaquerait au monopole du couloir : cesser de recruter l'État dans un seul vivier, cesser de traiter le sommet d'un entonnoir comme le cerveau de la nation, rouvrir les carrières à ceux qui ont fait leurs preuves ailleurs que sur table. Et elle exigerait, au minimum, la transparence que l'État exige de tous : la publication annuelle, complète, des origines et des destinations de ceux qui nous administrent. Un pays qui compte tout sauf ses administrateurs a déjà répondu à la question de savoir qui il sert.

Demain, cette série changera d'instrument : après les registres, l'oreille. Car la caste se reconnaît moins à ses diplômes qu'à sa langue — les euphémismes, les éléments de langage, cette manière de dire « accompagner » pour contraindre et « ouvrir le dialogue » pour clore. La langue de la caste : signe de reconnaissance vers l'intérieur, anesthésie vers l'extérieur. À demain.

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