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Près de 300 intoxiqués, 7 morts et une seule boulangerie : à Pont-Saint-Esprit, en août 1951, ce qui se cachait dans le pain n’a jamais été identifié

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Un seul boulanger, une seule ville, et pourtant près de trois cents personnes basculent en quelques heures dans une crise de folie collective. À Pont-Saint-Esprit, dans le Gard, l’été 1951 vire au cauchemar : des habitants halluçinent, se croient poursuivis par des bêtes, certains se jettent par la fenêtre persuadés de pouvoir voler. Sept d’entre eux n’y survivront pas. Plus de soixante-dix ans après, malgré les analyses, les rapports et les théories les plus folles, personne n’a jamais réussi à dire avec certitude ce qui avait contaminé le pain.

À retenir

  • En août 1951 à Pont-Saint-Esprit, près de 300 personnes sont intoxiquées et 7 décèdent après avoir consommé du pain d'une boulangerie locale, provoquant hallucinations et crises de délire collectif.
  • Plusieurs pistes scientifiques s'opposent sans conclusion définitive : ergot de seigle, fongicide au mercure ou mycotoxines présentes dans la farine.
  • En 2009, le journaliste Hank Albarelli avance la thèse d'un test secret au LSD mené par la CIA, une hypothèse non confirmée par des documents officiels.

Une nuit où tout le village a basculé dans le délire

Pont-Saint-Esprit, en 1951, c’est une petite cité d’environ quatre mille cinq cents habitants, tranquille, adossée au Rhône. Rien ne laisse présager le chaos qui va s’abattre sur elle. En quelques jours, des dizaines de familles sont prises de malaises violents : vomissements, sueurs froides, sensation de brûlure intense dans tout le corps.

Très vite, les symptômes prennent une tournure bien plus inquiétante. Des habitants décrivent des hallucinations visuelles et auditives d’une intensité rare. Certains voient des animaux menaçants surgir des murs, d’autres entendent des voix. Une victime, persuadée qu’elle pouvait voler, se jette par la fenêtre de son logement.

Cinquante personnes finissent internées en hôpital psychiatrique. Au total, selon le dictionnaire universitaire DicoPolHiS de l’université du Mans, l’affaire fait plus de trois cents malades et sept morts. Parmi les premières victimes, Félix Mison, un agriculteur de cinquante-cinq ans domicilié à Carsan, qui succombe alors que la ville ne comprend pas encore ce qui la frappe.

Le 19 août 1951, les médecins établissent enfin un lien commun entre tous les malades interrogés : chacun d’eux avait acheté son pain à la même adresse, la boulangerie de Roch Briand, installée Grand’Rue. Un commerce pourtant réputé, tenu par l’un des boulangers les plus respectés de la ville. Le soupçon se referme alors sur une miche de pain devenue, du jour au lendemain, l’objet de toutes les peurs.

Quatre coupables désignés, aucun verdict définitif

Dès que le pain est pointé du doigt, les scientifiques se penchent sur sa composition. Le professeur Ollivier, chargé de rédiger un rapport pour le juge d’instruction de Nîmes, affirme avoir trouvé dans les échantillons analysés des doses mortelles d’ergotine, une substance issue de l’ergot de seigle, un champignon parasite des céréales capable de provoquer convulsions et hallucinations.

Mais cette conclusion ne fait pas l’unanimité. Le 3 septembre 1951, le laboratoire des Subsistances militaires de Marseille publie des résultats contraires : selon ses analyses, aucune trace d’ergot de seigle n’est présente dans le pain incriminé. Deux laboratoires, deux vérités opposées, et un mystère qui s’épaissit au lieu de se dissiper.

L’instruction révèle par ailleurs un élément troublant. Début août 1951, avant même que l’affaire n’éclate à Pont-Saint-Esprit, une centaine de malades avaient déjà été soignés à Connaux, Issirac, Laval-Saint-Roman et Saint-Julien-de-Peyrolas. Point commun : ils avaient tous consommé du pain confectionné à partir d’une farine issue du moulin de Maillet, ce qui oriente les soupçons vers la chaîne de production plutôt que vers le seul fournil Briand.

D’autres pistes émergent au fil des décennies. Un fongicide à base de mercure, utilisé pour traiter les grains, est un temps évoqué. Puis, en 1982, le toxicologue professeur Moreau avance une nouvelle hypothèse : le pain maudit aurait pu contenir des mycotoxines, ces substances toxiques produites par certaines moisissures qui se développent sur les céréales mal conservées. Ergot de seigle, fongicide au mercure ou mycotoxine : trois explications scientifiques se sont succédé sans qu’aucune ne parvienne à clore définitivement le dossier.

L’ombre de la CIA plane encore sur le pain maudit

Face à ces contradictions scientifiques, une théorie bien plus sombre a fini par s’imposer dans l’imaginaire collectif. En 2009, le journaliste américain Hank Albarelli publie un livre intitulé A Terrible Mistake, dans lequel il affirme que la CIA, en collaboration avec l’armée américaine, aurait mené des tests chimiques au LSD sur les habitants de Pont-Saint-Esprit, à leur insu total.

Pour étayer sa thèse, Albarelli s’appuie sur la transcription d’un échange entre des responsables de la CIA et le laboratoire pharmaceutique suisse Sandoz, dans lequel il est fait mention du secret de Pont-Saint-Esprit et du diéthylamide, le D du sigle LSD. Une coïncidence troublante qui a suffi à relancer durablement les spéculations autour de l’affaire, dans un contexte de guerre froide où les expérimentations secrètes sur des populations civiles n’étaient pas qu’un fantasme.

Pourtant, la majorité des sources académiques continue aujourd’hui de privilégier la piste d’une contamination naturelle du pain plutôt que celle d’un test chimique orchestré par les services secrets américains. Aucun document ne vient confirmer de façon directe et incontestable l’implication de la CIA dans les événements survenus à Pont-Saint-Esprit.

Une archive de l’INA datée de 1960 apporte un éclairage complémentaire, loin des théories du complot. On y retrouve les témoignages du docteur Vieu et du secrétaire de l’association des victimes, qui pointent du doigt de nombreux dysfonctionnements dans la conduite de l’enquête initiale. Entre analyses contradictoires, pistes abandonnées trop vite et pression médiatique internationale, l’affaire semble avoir souffert d’un manque de rigueur qui a durablement nourri le doute.

Au final, quatre explications se disputent encore la vérité : l’ergot de seigle, un fongicide au mercure, une mycotoxine présente dans une farine mal conservée, ou bien un test secret au LSD mené par la CIA selon la thèse défendue par Hank Albarelli en 2009. Aucune de ces hypothèses n’a jamais été prouvée de façon définitive. Plus de sept décennies après cette nuit où tout un village a basculé dans le délire, le secret du pain maudit de Pont-Saint-Esprit demeure, à ce jour, entier.

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Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il écrit des articles scientifiques depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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