Pendant onze ans, la tour de Pise est restée fermée au public, jugée trop dangereuse pour accueillir le moindre visiteur. Pour la sauver, les ingénieurs n’ont pourtant pas cherché à la redresser complètement. Leur objectif tenait en un chiffre : lui faire perdre 45 centimètres d’inclinaison, pas un de plus.
À retenir
- Entre 1999 et 2001, environ 38 m³ de terre ont été extraits sous le côté nord des fondations pour stabiliser la tour.
- La méthode, dirigée par l'ingénieur John Burland, a permis de réduire l'inclinaison de 45 centimètres sans redresser complètement le monument.
- L'objectif était de retrouver l'inclinaison de 1838, préservant ainsi l'identité visuelle de la tour avant sa réouverture en décembre 2001.
Le chantier secret qui a redressé un monument sans le toucher
Tout commence au début de l’année 1990. Le gouvernement italien ferme la tour au public et met en place un comité chargé de trouver une solution. La mission paraît presque impossible : stabiliser un monument vieux de huit siècles sans l’abîmer, ni le dénaturer.
Les experts prennent leur temps. Des années entières sont consacrées à l’étude historique du bâtiment, à la modélisation informatique de ses fondations et à des essais menés en vraie grandeur sur des maquettes. Rien n’est laissé au hasard, car la moindre erreur de calcul pourrait précipiter l’effondrement.
C’est John Burland, professeur de mécanique des sols à l’Imperial College de Londres, qui dirige la mise au point de la méthode retenue. Son idée est aussi simple qu’élégante sur le papier : au lieu de pousser la tour vers le haut, il propose de retirer de la terre sous le côté qui ne penche pas, pour laisser l’édifice se stabiliser naturellement.
38 mètres cubes de terre contre 900 ans de gravité
Les travaux de stabilisation démarrent réellement en février 1999. Le 9 février, la première extraction de sol a lieu sous les fondations, marquant le vrai début de l’opération après des années de préparation théorique.
Dans un premier temps, l’équipe procède avec une extrême prudence. Douze forages tubés de 220 millimètres de diamètre sont réalisés sur une largeur limitée de 6 mètres, du côté nord de la tour. Chaque prélèvement de terre modifie imperceptiblement l’équilibre du monument.
Dès le début du mois de juin 1999, la rotation vers le nord atteint environ 80 secondes d’arc. L’extraction préliminaire s’arrête alors : les ingénieurs veulent vérifier que la tour réagit bien comme prévu avant d’aller plus loin.
Rassurés par ces premiers résultats, ils lancent l’extraction sur toute la largeur des fondations le 21 février 2000. Le chantier s’étend, le rythme s’accélère. Le 16 janvier 2001, le dernier lingot de plomb du contrepoids installé en urgence des années plus tôt est retiré de l’anneau de béton précontraint qui ceinture la base de la tour.
La dernière extraction de sol est effectuée le 6 juin 2001. Au total, environ 38 mètres cubes de terre auraient été retirés sous le côté nord des fondations, par forages inclinés menés avec une précision millimétrique. De quoi faire basculer, lentement mais sûrement, plusieurs dizaines de milliers de tonnes de marbre et de brique.
1838 comme objectif : pourquoi reculer dans le temps a sauvé la tour
Redresser entièrement la tour de Pise aurait été une erreur. Son inclinaison fait partie de son identité, de sa légende, de ce qui attire chaque année des millions de visiteurs au pied du campanile. La faire disparaître aurait trahi le monument autant que le laisser s’effondrer.
Les ingénieurs se sont donc fixé une cible précise : ramener la tour à l’inclinaison qu’elle avait en 1838, avant que des travaux mal maîtrisés au niveau du soubassement n’aggravent sérieusement son penchant. Ce repère historique offrait un compromis idéal entre sécurité structurelle et conservation de son caractère spectaculaire.
La méthode d’extraction de sol sous le côté haut des fondations a permis d’atteindre précisément cet objectif. La tour penche toujours, mais un peu moins qu’avant la fermeture, exactement comme au dix-neuvième siècle. Elle rouvre au public en décembre 2001, après onze années d’absence.
Depuis, des capteurs continuent de surveiller le moindre mouvement du monument. La tour de Pise reste penchée, fragile, mais elle tient debout grâce à une opération qui a consisté, paradoxalement, à la laisser pencher un peu moins pour mieux la préserver telle qu’elle a toujours été connue.
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