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Péchés patriotes

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Au lendemain de la révolte des patriotes, et alors que brûlent maisons et granges, que les femmes sont violées par les soldats de Sa Majesté, que les hommes sont torturés et tués, le curé de Saint-Esprit, dans Lanaudière, où la ferveur patriote était vive, demande conseil à l’évêque de Montréal, Mgr Ignace Bourget, sur l’attitude à adopter face aux insurgés. Le prélat répond de « leur expliquer clairement que les sujets ne peuvent, sous peine de péché mortel, se révolter contre le Gouvernement établi […] ; qu’on ne peut être absous et recevoir aucun autre Sacrement […] qu’aucune raison quelconque ne saurait justifier une insurrection, puisque l’Église a toujours décidé que c’était un crime ».

On peut considérer les patriotes de 1837 et 1838 comme de braves combattants de la liberté ou, alternativement, comme un groupe d’inconscients et d’incapables qui ont mené leurs compatriotes à une défaite certaine. Il faut cependant ajouter à leur courroux le fait, plus rarement évoqué, qu’ils faisaient face à une double oppression. Celle de la minorité anglaise, mais aussi celle de leur propre Église, partageant leurs valeurs et parlant leur langue.

L’historien Gilles Laporte a dirigé Les Patriotes vus par Lionel Groulx (Septentrion). L’ouvrage reprend les notes tirées d’une série de six cours publics donnés par Groulx en 1925-1926 à l’Université de Montréal. Groulx, un de nos premiers historiens, utilise des sources nombreuses, y compris anglaises, et alors nouvelles.

Le cœur de son propos est de déterminer si les patriotes ont eu raison, ou tort, de prendre les armes. Il estime que, même si les motifs de révolte sont légitimes, il faut pour s’y résoudre avoir épuisé tous les autres recours — ce qui était le cas — et avoir pris les mesures nécessaires pour anticiper une victoire — ce qui n’était pas le cas. L’assaut semble donc condamnable, jusqu’à ce qu’il introduise une variable : les patriotes n’ont pas attaqué, ils se sont défendus, ce qui change tout.

« Si les chefs “patriotes” n’ont ni prêché ni prémédité franchement la rébellion, écrit-il, ce ne serait donc pas de leur côté que serait venue l’offensive armée. Et nous nous rappelons qu’en effet, [le gouverneur anglais Archibald] Gosford blâma [John] Colborne, alors simple commandant des troupes, de commencer inopportunément dans la province des mouvements militaires. Et [Louis-Hippolyte] La Fontaine pouvait écrire que l’insurrection n’aurait jamais eu lieu sans ces promenades de soldats et de cavaliers à travers les campagnes, promenades qui ressemblaient à des défis. Les “patriotes” n’auraient donc fait que de la résistance défensive. »

Groulx est un religieux et il examine comment son Église a agi avant et pendant la rébellion. Il réunit des éléments qui justifient rétrospectivement la plus grande sévérité.

Avant les troubles et alors que la révolte gronde, l’évêque Jean-Jacques Lartigue avait envoyé un « mandement » affirmant qu’il « n’est jamais permis de se révolter contre l’autorité légitime ». Oui, mais si un patriote devait quand même prendre les armes, quelle serait à son endroit la sanction de l’Église ?

Groulx est formel. Personne n’avait compris que le salut de son âme serait mis en péril par la participation à la révolte. Les prêtres donnent l’extrême-onction aux mourants et des dizaines de victimes ont droit à des funérailles et à une inhumation dans les cimetières chrétiens. Les survivants vont à la messe et au confessionnal.

Ce n’est qu’a posteriori que les curés apprennent, par un nouveau mandement, que les participants à la révolte sont damnés. « Il n’y a pas le moindre doute, leur écrit Mgr Lartigue, qu’on ne peut absoudre aucun de ceux qui ont coopéré publiquement à la révolte par paroles ou par action, à moins de rétractation aussi publique. »

Pour des chrétiens convaincus que l’absence de pardon les condamne à une éternité de torture et de feux de l’enfer, la condamnation rétroactive de leur action est pire qu’une bastonnade anglaise. Les survivants peuvent proclamer publiquement leur repentir pour se soustraire aux enfers, mais leurs proches tombés au combat y souffriront pour toujours et leurs tombes seront clôturées pour signifier qu’il s’agit d’une partie profane du cimetière.

Cette cruauté ne passe pas facilement. Le curé de Sainte-Scholastique est accusé par ses supérieurs de rester « neutre », comme celui de Saint-Jérôme. Celui de Terrebonne est accusé d’avoir lu le mandement « avec dédain et d’un air méprisant ». Celui de l’Acadie ne l’a lu qu’à la sortie des fidèles de l’église. Celui de Saint-Valentin l’a lu si vite que personne n’y a rien compris. Celui de Saint-Philippe paraissait à ce point affecté que les paroissiens n’ont pas pu savoir de quoi il en retournait.

Puis il y a le ressac. « L’accueil fait un peu partout au mandement prouverait au besoin que la lecture ne s’en pouvait faire sans péril, écrit Groulx. À Saint-Cyprien, l’on menace d’abord le curé de charivaris nocturnes s’il parle encore politique ; puis, presque aussitôt, on le fait comparaître de nuit à la porte de son presbytère pour lui faire sommations et remontrances insultantes et l’on chante sous ses fenêtres la Marseillaise. […] En certains lieux, on menace les curés d’abolir les dîmes, de les chasser de leurs presbytères, de confisquer leurs biens au profit des pauvres. Effrayé de cette effervescence, Mgr Bourget donnera à quelques prêtres le conseil évangélique : Fugite in aliam civitatem [Fuyez dans une autre ville]. »

Trente ans plus tard, lors de l’élection fédérale de 1867 qui doit confirmer l’entrée du Québec dans la confédération, l’Église québécoise menace à nouveau des feux de l’enfer tout catholique qui oserait voter — alors que le vote n’est pas secret — pour les opposants de l’entrée dans le Canada. Entre l’enfer ou le Canada, 45 % des électeurs choisissent l’enfer. Après tout ça, qui osera dire qu’on n’a pas des raisons fortes d’être pour la laïcité ?

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