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Ottawa a déposé son projet de loi qui bannirait l’accès aux réseaux sociaux aux enfants. Et déjà, avant même les premiers débats, le ton de certains interlocuteurs peut nous faire craindre qu’on avance en terrain glissant, et qu’il sera difficile de débattre calmement. Parce que, dès qu’il s’agit de la sécurité des enfants, les émotions passent de 0 à 100 en quelques secondes à peine. C’est normal. Mais c’est aussi un piège.
Parce que les réseaux sociaux sont un produit de consommation toxique. J’insiste sur le terme « produit de consommation », parce qu’on l’oublie souvent. Il y a, normalement, en santé publique, des organes de régulation qui empêchent des compagnies de vendre n’importe quoi sur le marché, du moment que leur produit est reconnu comme toxique. C’est le cas pour toutes sortes de pesticides et de produits destinés à l’alimentation. On a déjà eu de grands débats de société sur la réglementation de plusieurs médications, drogues et substances psychotropes, dont l’alcool et la cigarette.
Dans bien des cas, les produits toxiques peuvent avoir un effet plus grand sur des enfants dont le cerveau et le corps continuent de se développer. Mais si un poison a un impact plus grand sur les enfants, un poison reste un poison. Dans bien des cas, il n’est pas sécuritaire pour les adultes non plus. Ce n’est pas parce que l’alcool, par exemple, est interdit aux mineurs que l’alcoolisme ne demeure pas un problème de santé publique chez les adultes, et parfois même un catalyseur de violence intime entre eux. La société, en conséquence, encadre donc sa production et sa consommation de toutes sortes de manières — chez les adultes aussi.
C’est là, à mon sens, la poutre dans l’œil des adultes, au moment où le débat sur l’interdiction des réseaux sociaux aux enfants s’entame. Le débat présuppose que les plateformes numériques sont un produit de consommation toxique, et qu’on ne peut rien y faire.
Est-ce un problème particulièrement criant chez les jeunes ? Bien sûr. On parle de dépression, d’anxiété, de problèmes alimentaires, d’image corporelle bousillée, d’intimidation, d’ostracisation sociale, bref d’un catalyseur de violence interpersonnelle qui mène parfois des mineurs jusqu’au suicide. Un vrai fléau. D’où l’urgence d’agir.
Pour les adultes, on parle aussi de tout ça encore, particulièrement pour les jeunes adultes. Et pour tous les groupes d’âge, on parle de polarisation, de radicalisation en ligne, de désinformation, de manipulations politiques qui fragilisent le vivre-ensemble, font remonter la haine envers les groupes minoritaires, sabotent les démocraties, facilitent l’ingérence étrangère. Dans un monde où on ne sait plus distinguer le vrai du faux, notre capacité à faire société à partir d’un réel partagé s’effrite. L’intelligence artificielle mal réglementée amplifie le danger.
Je constate, avec la législation qui s’en vient, que nos gouvernements ne sentent pas encore posséder la force de se mettre ensemble pour exiger des plateformes de proposer un produit de consommation qui soit moins toxique. Je dis nos gouvernements au pluriel, car, vu la taille des mastodontes, seule une vaste coalition internationale aurait une petite chance d’aller de l’avant. Concrètement, ça voudrait dire réglementer les algorithmes et les structures qui récompensent des comportements délétères. Trouver, avec un peu d’imagination, des manières de faire du profit avec autre chose que la haine de soi et de son prochain.
Puisque nous n’avons atteint pas ce niveau de courage politique, de conscience collective de la gravité du problème et de coordination internationale, on semble se rabattre — d’abord en Australie, puis maintenant au Canada et dans l’Union européenne — sur la vérification d’âge. Puisqu’il est question de la santé de nos enfants, ce qu’on a de plus précieux au monde, ça vaut la peine, n’est-ce pas ?
Sauf que ce qu’on sait déjà du cas de l’Australie, qui a interdit les grandes plateformes numériques aux moins de 16 ans en décembre dernier, c’est que ça ne fonctionne pas vraiment. D’abord, une étude du National Bureau of Economic Research publiée en avril montre que près des trois quarts des Australiens de 14-15 ans contournent la loi en utilisant de fausses preuves d’âge ou en ayant recours à un réseau privé virtuel (VPN en anglais). Selon les estimations des chercheurs, un jeune devrait voir les deux tiers de ses pairs quitter les réseaux pour s’en désintéresser lui-même : la masse critique de désabonnements nécessaire à un changement de norme sociale est donc loin d’être atteinte.
Ensuite, parce qu’une bonne partie des comportements délétères, comme l’intimidation ou encore le partage de sextos ou de photos intimes, se déroulent dans des groupes de conversation privés qui ne sont pas visés par la législation.
Enfin, parce que ce type de législation incite les plateformes à collecter les pièces d’identité ou à faire une vérification d’âge au moyen de l’intelligence artificielle pour tout le monde — ce qui pose des problèmes supplémentaires en matière de sécurité numérique et de protection des renseignements personnels.
C’est pourquoi, même si les plateformes ne sont pas proprement enchantées de ce type de législation, elles ne les combattent pas trop fort non plus. D’une part, en présentant leur toxicité comme un problème « d’enfant », on les déresponsabilise de leur impact sur les adultes, et on abandonne l’ambition qui devrait être la nôtre, soit rendre ces produits sécuritaires pour tous, en les transformant de fond en comble. D’autre part, on ne s’attaque pas trop à leurs revenus : c’est le pouvoir de dépenser des adultes qui intéressent le plus les annonceurs. Même que pendant qu’on s’inquiète des enfants, on les aide à collecter encore plus d’informations personnelles sur nous, les adultes, la principale source de leur profit — et les principaux acteurs au moyen duquel ils déstabilisent le jeu politique ainsi que les normes culturelles.
Plutôt, donc, qu’obliger les plateformes à ne plus répandre de poison partout sur la Terre, on culpabilise les enfants et les parents à propos de leur niveau de consommation et d’exposition au poison. La responsabilité revient à nous tous, les individus, car on refuse de réglementer trop sérieusement à la source les grandes multinationales.
On aura l’air d’agir. Alors qu’il y a de fortes chances qu’Ottawa nous propose plutôt une forme d’abandon.


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