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On pensait que les quotas avaient protégé les grandes baleines : ce que les flottes soviétiques ont réellement harponné entre 1948 et 1973 tient dans des registres truqués

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Un chiffre suffit à mesurer l’ampleur du mensonge : sur les décennies d’après-guerre, les flottes baleinières soviétiques ont tué près de 180 000 baleines en secret, en trois décennies, endommageant irréparablement la population de baleines franches du Pacifique Nord. Ce total ne figure dans aucun registre officiel transmis à la Commission baleinière internationale (CBI). Il a fallu attendre l’effondrement de l’URSS et l’ouverture de ses archives pour que des chercheurs reconstituent l’ampleur réelle du massacre, dissimulé derrière des rapports soigneusement maquillés.

L’histoire commence en 1946, quand les grandes nations baleinières signent la Convention internationale pour la réglementation de la chasse à la baleine et créent la CBI, censée rendre l’industrie plus durable grâce à des règles progressives, des quotas et des limites de taille. Moscou adhère au texte. Sur le papier, tout est en ordre. Dans les faits, les capitaines soviétiques reçoivent des objectifs de production impossibles à tenir en respectant les quotas, et choisissent la seule option compatible avec leur carrière : mentir.

À retenir

  • Des observateurs détournés lors de fêtes improvisées, des tetes de baleines retirées discrètement : comment l’URSS trucidait ses registres
  • En une seule saison, 1961, les Soviétiques ont tué 9 619 baleines à bosse mais n’en déclaré que 302
  • Une baleine sur trois tuée par les flottes soviétiques n’a jamais existé dans les statistiques mondiales

Sommaire

  1. Des registres truqués, une mécanique bien huilée
  2. Un système de mensonge organisé depuis Moscou
  3. Comment le pot aux roses a été découvert
  4. Une leçon toujours valable aujourd’hui

Des registres truqués, une mécanique bien huilée

Le fonctionnement d’une flotte soviétique tenait de l’usine flottante. Une flotte de chasse soviétique fonctionnait comme une machine bien huilée, composée d’un immense navire-usine et de 15 à 25 baleiniers équipés de harpons. Quand un équipage capturait un animal protégé, comme une baleine bleue, un individu trop jeune ou une femelle allaitante, le rituel était rodé : les chasseurs contactaient par radio le navire-mère, laissant le temps à l’équipage de distraire l’observateur, avant de retirer la tête, découper la viande et retirer les os et les organes.

Un épisode raconté par les chercheurs américains Yulia Ivashchenko et Phillip Clapham illustre bien ce cynisme. En 1972, alors que la CBI venait tout juste d’imposer la présence d’un observateur sur chaque navire pour mettre fin aux abus, un membre d’équipage organisait une petite fête pour célébrer l’anniversaire de sa femme absente, une ruse destinée à détourner l’attention de l’observateur japonais pendant qu’une baleine bleue morte était hissée sur le pont et débitée. Résultat de cette année censée marquer la fin de la fraude ? Les Soviétiques ont illégalement chassé et tué au moins 17 baleines bleues durant la première année d’application du dispositif.

Un système de mensonge organisé depuis Moscou

Ce n’était pas de la fraude artisanale. C’était une politique d’État. Les capitaines qui dépassaient les quotas sans se faire prendre n’étaient pas sanctionnés : ils étaient célébrés. À l’inverse, ne pas atteindre les objectifs du plan quinquennal exposait à la disgrâce professionnelle. Les archives longtemps classées secrètes, retrouvées et traduites par des scientifiques russes puis exploitées par la NOAA, racontent noir sur blanc l’ampleur de la triche pour une campagne mondiale de chasse illégale qui a duré trois décennies et qui, combinée à la chasse « légale » mal gérée d’autres nations, a sérieusement appauvri les populations de baleines.

L’exemple des baleines à bosse australes donne le vertige. En une seule saison, en 1961, les flottes soviétiques ont tué 9 619 baleines à bosse rares au sud de la Nouvelle-Zélande, tout en n’en déclarant que 302 à la CBI. Un rapport scientifique interne, rédigé par le biologiste Alfred Berzin embarqué sur le navire-usine Sovetskaya Rossiya, ne laissait aucune ambiguïté sur la gravité de la situation : après cinq années de chasse intensive menée par plusieurs flottes, les populations de baleines à bosse au large de l’Australie et de la Nouvelle-Zélande étaient considérées comme totalement détruites, selon les mots mêmes de Berzin.

À l’échelle globale, le décalage entre déclaration et réalité donne la mesure du problème. Au moment où l’interdiction de la chasse commerciale est entrée en vigueur en 1986, les Soviétiques avaient déclaré avoir tué au total 2 710 baleines à bosse dans l’hémisphère Sud. En réalité, les flottes du pays en avaient tué près de 18 fois plus, sans compter des milliers de baleines non déclarées d’autres espèces. Une équipe de chercheurs a d’ailleurs qualifié cette opération de dissimulation d’un des plus grands crimes environnementaux du XXe siècle.

La supercherie n’aurait probablement jamais été révélée sans le courage tardif de quelques scientifiques soviétiques. Alfred Berzin, ancien directeur du programme mammifères marins de l’institut TINRO à Vladivostok, avait recopié et conservé des rapports internes autrefois secrets couvrant la période 1955-1978, avant que la Russie ne rende ces archives progressivement accessibles. C’est en exploitant ce matériau, croisé avec des entretiens auprès d’anciens baleiniers et biologistes, que Yulia Ivashchenko et Phillip Clapham, tous deux rattachés au National Marine Mammal Laboratory de la NOAA à Seattle, ont pu reconstituer méthodiquement, espèce par espèce et flotte par flotte, l’ampleur réelle des captures.

Leur travail, publié notamment dans la revue Marine Fisheries Review, a permis de recalculer les totaux à l’échelle planétaire : d’après ces reconstitutions, l’Union soviétique aurait tué environ 550 000 baleines après la Seconde Guerre mondiale, tout en n’en déclarant que 360 000, un écart qui correspond peu ou prou aux 180 000 prises clandestines évoquées plus haut. près d’une baleine tuée sur trois par les flottes soviétiques n’a tout simplement jamais existé dans les statistiques officielles de la chasse mondiale.

Une leçon toujours valable aujourd’hui

Ce scandale n’a pas seulement des vertus rétrospectives. Il a poussé les chercheurs à examiner d’un œil plus critique les données déclarées par d’autres nations baleinières. Une étude parue dans Royal Society Open Science a ainsi conclu que les distributions de tailles rapportées par le Japon à la CBI pour les captures de cachalots femelles dans le Pacifique Nord n’étaient pas crédibles, suggérant que la manipulation des chiffres n’a jamais été l’apanage d’un seul pays. Le cas soviétique reste pourtant unique par son échelle et sa durée : trois décennies de tricherie systématique, organisée depuis les ministères de Moscou jusqu’au pont des navires-usines, et révélée seulement grâce à quelques biologistes qui ont pris le risque de conserver, puis de sortir, des documents que leur propre État voulait voir disparaître à jamais.

Sources : digitalcommons.unl.edu | spo.nmfs.noaa.gov | ncbi.nlm.nih.gov

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