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L’Allemagne a bâti près de Saint-Omer une dalle de béton de 5 mètres d’épaisseur : ce qui l’a mise hors service ne pesait que 5,4 tonnes

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Comment un mur de béton capable d’encaisser des tonnes d’explosifs a-t-il pu être neutralisé par une seule bombe ? C’est tout le paradoxe du blockhaus d’Éperlecques, un colosse de béton enfoui dans une forêt du Pas-de-Calais, à quelques kilomètres de Saint-Omer. L’histoire de cette forteresse ratée mérite qu’on s’y attarde : elle raconte à la fois le gigantisme de la machine de guerre nazie et sa vulnérabilité, révélée par l’ingéniosité d’un seul ingénieur britannique.

À retenir

  • Le blockhaus d’Éperlecques devait permettre de lancer jusqu’à 36 missiles V2 par jour vers Londres, mais il n’en a jamais tiré aucun.
  • Le 6 juillet 1944, une bombe Tallboy de 5,4 tonnes conçue par Barnes Wallis a pénétré par une ouverture et détruit les équipements intérieurs sans percer la dalle de béton elle-même.
  • Suite à cette frappe, Hitler ordonne le 18 juillet 1944 l’arrêt des sites fixes de lancement, jugés trop vulnérables face à cette nouvelle arme.

Dans la forêt d’Éperlecques, Hitler prépare l’anéantissement de Londres

Nous sommes en décembre 1942 lorsque Albert Speer, le tout-puissant ministre de l’Armement du IIIe Reich, donne l’ordre de construire une installation d’un genre nouveau. Le site retenu se trouve dans la forêt d’Éperlecques, à l’ouest de la petite commune de Watten, non loin de Saint-Omer. Pour brouiller les pistes, le projet reçoit un nom de code trompeur : Kraftwerk Nord West, littéralement la « centrale électrique du Nord-Ouest ». Rien à voir, en réalité, avec une quelconque production d’électricité civile.

L’emplacement n’a rien d’un hasard. Le site se situe à 177 kilomètres de Londres, une distance parfaitement couverte par la portée de 320 kilomètres du missile V2. Il est également positionné à 21 kilomètres de la côte, hors d’atteinte des canons navals britanniques, et profite d’une crête naturelle culminant à 90 mètres qui offre une protection supplémentaire contre les tirs directs. C’est l’ingénieur Franz Xaver Dorsch, directeur de la construction au sein de l’Organisation Todt, qui dessine les plans de cette installation censée intégrer une usine de production d’oxygène liquide, indispensable au fonctionnement des fusées. L’ambition est vertigineuse : lancer jusqu’à 36 missiles V2 par jour vers la capitale britannique, avec un stock permanent de plusieurs dizaines d’engins prêts à décoller.

Vue de l'angle sud ouest du blockhaus. Les V2 devaient sortir par cette façade, de chaque côté, mais les ouvertures ont été murées lors du changement d'affectation du site.Crédit : Jean-Christophe BENOIST
Vue de l’angle sud ouest du blockhaus. Les V2 devaient sortir par cette façade, de chaque côté, mais les ouvertures ont été murées lors du changement d’affectation du site.

200 000 tonnes de béton et des milliers de bras forcés

Le chantier démarre en mars 1943 et s’étend jusqu’en juillet 1944. Pour ériger cette structure hors norme, les Allemands prévoient d’y couler 200 000 tonnes de béton et d’y intégrer 20 000 tonnes d’acier. La main-d’œuvre, elle, est constituée de travailleurs forcés : prisonniers de guerre, déportés des camps de concentration et Français réquisitionnés contre leur gré participent à ce chantier titanesque, dans des conditions que l’on imagine terribles.

Une fois achevée, la structure principale mesure environ 92 mètres de large et 28 mètres de haut, avec des murs pouvant atteindre 7 mètres d’épaisseur par endroits, et des niveaux de travail descendant jusqu’à 6 mètres sous la surface. Pour protéger le cœur du bunker, les ingénieurs allemands utilisent la fameuse « méthode de la tortue » : une dalle de béton de 5 mètres d’épaisseur, pesant à elle seule 37 000 tonnes, est coulée au niveau du sol puis progressivement relevée à mesure que les élévations se construisent en dessous. Au total, l’ensemble de l’édifice représente environ 90 000 tonnes de béton, ce qui en fait, encore aujourd’hui, le plus gros blockhaus du nord de la France. Non loin de là, un autre site du même acabit, la Coupole d’Éperlecques à Wizernes, illustre cette même logique : un dôme de 55 000 tonnes, épais lui aussi de 5 mètres et large de 71 mètres de diamètre, coulé avant que la colline ne soit creusée en dessous pour abriter les installations.

La Tallboy, l’arme conçue pour percer l’imperceptible

Face à ces masses de béton jugées invulnérables, les Alliés multiplient d’abord les frappes classiques, sans grand résultat. La première attaque, menée le 27 août 1943 avec des bombes conventionnelles, n’entame quasiment pas la structure. Il faut attendre l’arrivée d’une arme radicalement différente : la bombe Tallboy, conçue par l’ingénieur britannique Barnes Wallis, également à l’origine des célèbres bombes rebondissantes utilisées contre les barrages de la Ruhr. Contrairement à une bombe classique, la Tallboy est une bombe sismique, conçue pour frapper en profondeur les structures les plus massives.

C’est précisément au-dessus d’Éperlecques que cette arme est utilisée pour la première fois de l’histoire. Le 6 juillet 1944, une Tallboy de 5,4 tonnes parvient à pénétrer à l’intérieur du blockhaus par une ouverture et dévaste littéralement les équipements installés dans les entrailles de béton. La dalle protectrice, elle, n’a pas cédé : c’est bien ce qu’elle abritait qui a été anéanti.

Un géant de béton jamais entré en service

Le coup est fatal pour le programme. Douze jours plus tard, le 18 juillet 1944, Hitler ordonne l’arrêt de la construction des sites fixes de lancement, jugés désormais trop vulnérables face à ce type de frappe. Les équipements de production d’oxygène liquide sont démontés et rapatriés en Allemagne. Le site finit par tomber aux mains des troupes canadiennes le 4 septembre 1944, les Allemands ayant pris soin, avant de partir, de retirer les pompes d’évacuation des eaux pour rendre l’installation en grande partie inaccessible. En février 1945, les Alliés testent même sur cette carcasse de béton une nouvelle bombe à charge pénétrante, baptisée Disney, achevant de faire de ce site un véritable laboratoire à ciel ouvert de la guerre du béton.

Le résultat final tient de l’ironie tragique : ce géant censé projeter jusqu’à 36 fusées balistiques par jour vers Londres, la première arme de ce type dans l’histoire militaire, n’aura jamais lancé le moindre V2 depuis ses installations. Les 3 000 exemplaires tirés sur la capitale britannique l’ont été depuis des sites mobiles, bien plus difficiles à repérer et à détruire qu’une forteresse de béton figée dans une forêt.

Aujourd’hui, le blockhaus d’Éperlecques est devenu un site historique majeur, incontournable du tourisme de mémoire dans le nord de la France, tout comme la Coupole voisine transformée en musée consacré à l’histoire des fusées et à la conquête spatiale. Il reste, entre les arbres, comme la preuve en béton armé qu’aucune muraille, aussi épaisse soit-elle, ne protège de ce qui s’infiltre par la moindre faille. Une leçon qui, plus de huit décennies plus tard, continue d’interroger sur la solidité réelle de nos certitudes les mieux fortifiées.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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