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En creusant un canal pour produire une électricité propre dès 1966, EDF a littéralement asphyxié l’étang de Berre

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Imaginez un plan d’eau immense, coincé entre Marseille et Aix-en-Provence, qui devrait naturellement sentir l’iode et la mer, mais qui depuis des décennies ressemble davantage à un fleuve qu’à une lagune salée. C’est exactement la situation de l’étang de Berre, la plus grande lagune méditerranéenne de France, transformée malgré elle en réceptacle d’un projet industriel pensé il y a près de soixante ans. Un milliard de mètres cubes d’eau douce déversés chaque année dans une étendue salée : voilà le résultat d’un choix énergétique qui, à l’époque, semblait aller de soi. En 1966, EDF met en service le canal usinier de Saint-Chamas, une infrastructure destinée à produire de l’électricité hydraulique en détournant les eaux de la Durance. Sur le papier, l’idée paraît vertueuse, une énergie propre et renouvelable. Dans les faits, elle a lentement mais sûrement déséquilibré tout un écosystème, piégé entre deux natures, ni vraiment mer ni vraiment rivière, et qui suffoque depuis.

À retenir

  • Depuis 1966, le canal EDF de Saint-Chamas déverse chaque année jusqu'à un milliard de mètres cubes d'eau douce de la Durance dans l'étang de Berre, provoquant stratification, eutrophisation et épisodes d'anoxie comme en 2018
  • Après une condamnation européenne en 2004, les rejets ont été plafonnés à 1,2 milliard de m³ par an, un seuil encore deux fois supérieur aux 600 millions de m³ jugés soutenables par les scientifiques
  • Suite à une action du Gipreb, EDF a signé en septembre 2023 un protocole interdisant les rejets estivaux, entériné par le tribunal de Marseille en 2024, tandis qu'un projet de dérivation vers la zone industrielle est à l'étude

Un canal pensé pour l’énergie, pas pour l’écosystème

Dans les années 1960, la priorité nationale est claire : produire de l’électricité en quantité pour accompagner la croissance économique. La Durance, rivière puissante descendue des Alpes, représente une ressource hydraulique idéale. EDF conçoit alors un vaste système de dérivation, dont la centrale de Saint-Chamas constitue l’un des maillons essentiels. L’eau est captée en amont, canalisée, puis turbinée pour produire de l’électricité avant d’être évacuée directement dans l’étang de Berre, considéré à l’époque comme un simple exutoire naturel.

Personne, ou presque, ne s’interroge alors sur les conséquences écologiques d’un tel choix. Résultat, la Durance ne coule aujourd’hui plus qu’à un vingtième de son débit naturel au niveau de Cavaillon, tant la ressource a été captée pour alimenter ce circuit industriel. Ce détournement massif a permis de produire de l’électricité pendant des décennies, mais il a surtout créé un déséquilibre hydrologique dont l’étang de Berre paie encore le prix aujourd’hui.

Quand l’eau douce chasse l’eau salée, la vie disparaît

Un étang salé et une rivière n’ont ni la même densité, ni la même composition chimique, ni surtout les mêmes habitants. En déversant chaque année environ 900 millions de mètres cubes d’eau douce dans cette lagune méditerranéenne, la centrale de Saint-Chamas a bouleversé un équilibre millénaire. L’eau douce, plus légère, a tendance à se superposer à l’eau salée plutôt qu’à s’y mélanger, un phénomène appelé stratification. Résultat, deux couches distinctes cohabitent, empêchant les échanges d’oxygène entre la surface et les fonds.

Ce phénomène, combiné à un apport massif de nutriments qui favorise une prolifération d’algues, porte un nom bien précis en écologie : l’eutrophisation. Lorsque ces algues meurent et se décomposent, elles consomment à leur tour l’oxygène disponible, créant des zones où plus aucune vie ne peut subsister. C’est exactement ce scénario qui s’est produit en 2018, lors d’un épisode de forte chaleur qui a précipité une véritable crise d’anoxie. L’étang, littéralement privé d’oxygène dans ses profondeurs, a alors asphyxié une partie de sa faune et de sa flore, un épisode qui a marqué durablement les esprits des riverains et des gestionnaires de la lagune.

Des vasières nauséabondes aux poissons qui fuient l’étang

Les conséquences de ce déséquilibre ne se limitent pas à un simple épisode isolé. Année après année, les fonds de l’étang de Berre ont accumulé des sédiments riches en matière organique en décomposition, formant des vasières dégageant des odeurs nauséabondes lors des périodes les plus chaudes. Les poissons, incapables de survivre dans une eau appauvrie en oxygène, désertent alors certaines zones, perturbant toute la chaîne alimentaire locale, des invertébrés jusqu’aux oiseaux qui se nourrissent habituellement dans ces eaux.

Face à cette dégradation continue, le Gipreb, l’organisme chargé de la gestion de cette lagune, a fini par engager une procédure judiciaire contre EDF. Un rappel juridique s’imposait déjà : en 2004, après une condamnation de la France par la Cour européenne de justice, les rejets d’eau douce avaient été limités à 1,2 milliard de mètres cubes par an, soit l’équivalent de plus de 300 000 piscines olympiques, contre plus de deux milliards auparavant. Un progrès notable, certes, mais encore largement insuffisant. Les scientifiques estiment en effet que pour préserver durablement cet écosystème unique, la centrale ne devrait pas rejeter plus de 600 millions de mètres cubes d’eau douce par an, soit deux fois moins que le seuil fixé à l’époque.

Cinquante ans de rejets, et maintenant ?

Face à la pression judiciaire et à l’urgence écologique, EDF a fini par accepter un accord à l’amiable pour revoir sa gestion des rejets d’eau douce. L’entreprise s’est engagée à adapter sa production d’électricité selon les saisons, en tenant compte de la fragilité particulière de l’étang durant les mois les plus chauds. Cet engagement s’est concrétisé en septembre 2023 par la signature d’un protocole entre le Gipreb et EDF, interdisant désormais les rejets d’eau douce durant l’été, une période où la stratification et l’anoxie représentent le plus grand danger pour la faune et la flore locales. Cet accord a ensuite été entériné devant le tribunal judiciaire de Marseille en septembre 2024, lui conférant une valeur officielle et contraignante.

Mais la solution la plus radicale reste encore à l’étude. Un projet ancien, régulièrement évoqué depuis plusieurs années, consisterait à dériver les rejets d’eau douce vers la zone industrielle voisine plutôt que de les déverser dans l’étang. Jugé complexe et coûteux, ce chantier a pourtant été remis au goût du jour par le ministre de la Transition écologique Christophe Béchu lors d’une visite sur site. Le maire de Saint-Chamas, également président du Gipreb, fait aujourd’hui régulièrement le point sur l’avancée de ce projet de dérivation, tandis qu’une étude est actuellement menée pour évaluer la faisabilité d’un tel ouvrage. L’objectif affiché est ambitieux, récupérer et réutiliser cette eau douce jusqu’ici gaspillée dans un déversement destructeur, plutôt que de continuer à alimenter des désordres écologiques qui durent depuis des décennies.

En cette rentrée, alors que les températures redescendent doucement et que l’étang retrouve un peu de répit après un été sous surveillance, le dossier de Saint-Chamas illustre parfaitement les contradictions d’un modèle énergétique pensé à une autre époque. Produire de l’électricité sans eau polluante ni émission de gaz à effet de serre, voilà qui semblait relever de l’évidence en 1966. Mais protéger le climat d’un côté tout en détruisant un écosystème unique de l’autre pose une question bien plus large, celle de la manière dont on évalue réellement l’impact environnemental d’une infrastructure énergétique. L’étang de Berre survivra-t-il suffisamment longtemps pour voir enfin se concrétiser ce projet de dérivation tant attendu ?

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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