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La glace qui tient la roche des Alpes au-dessus de 2 500 mètres fond, et des refuges entiers sont démontés parce que le rocher bouge

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Un refuge entier démonté, remonté plus haut, parce que le sol qui le portait ne tient plus la charge. C’est ce qui arrive aujourd’hui aux bâtiments perchés au-dessus de 2 500 mètres dans les Alpes, là où la roche gelée en permanence commence à dégeler. Le phénomène porte un nom technique, le pergélisol, et il change concrètement la manière dont on construit, on grimpe et on skie en altitude.

À retenir

  • Le pergélisol des Alpes se réchauffe de plus de 1°C par décennie à 10 mètres de profondeur.
  • La glace qui agissait comme un mortier entre les blocs rocheux disparaît, libérant des éboulements de plusieurs milliers de mètres cubes.
  • Plus d’un tiers des refuges de montagne suisses sont menacés par la fonte du pergélisol et doivent être déplacés ou renforcés.

Sommaire

  1. Une glace qui tient les parois depuis des millénaires
  2. Quand le ciment fond, la roche se détache
  3. Refuges démontés, itinéraires fermés, horaires bouleversés
  4. Les infrastructures aussi sous surveillance

Une glace qui tient les parois depuis des millénaires

Le pergélisol, c’est un sol ou une roche dont la température reste sous zéro degré pendant au moins deux années consécutives. Dans les Alpes, il commence à apparaître de façon sporadique dès 1 900 mètres en face nord, et il faut grimper jusqu’à 2 300 mètres en face sud pour le rencontrer, avant de devenir plus continu à partir de respectivement certaines altitudes selon le versant. Cette variabilité selon l’orientation explique pourquoi le seuil de 2 500 mètres n’est qu’un ordre de grandeur : une paroi nord peut geler bien plus bas, une paroi sud bien plus haut. À l’échelle des Alpes françaises, cette réserve de roche gelée occuperait entre 700 et 1 500 kilomètres carrés, soit 10 à 20 % des terrains situés au-dessus de 2000 m d’altitude.

Pour savoir ce qui se passe réellement sous la surface, les chercheurs ont installé des forages instrumentés dans la roche. Sur le site pilote de l’Aiguille du Midi, à 3 842 mètres, un dispositif de surveillance a été mis en place en 2005, avec des relevés de neuf capteurs de surface et trois forages de 10 mètres de profondeur. Les résultats montrent que deux versants d’une même arête peuvent afficher des températures très différentes : entre -1,5 et -4,5°C à 10 mètres de profondeur selon qu’on regarde côté ombre ou côté soleil. Plus au sud, dans un forage profond des Deux-Alpes, en Isère, à plus de 3 000 mètres d’altitude, la température mesurée depuis 2009 est de l’ordre de -1,3°C à 30 mètres de profondeur.

Ce réseau d’observation s’appelle PermaFRANCE. Sur la dernière décennie mesurée, entre 2011 et 2020, les capteurs installés dans les parois nord de haute altitude ont enregistré un réchauffement de plus de 1°C à 10 mètres de profondeur. Un degré, sous la roche, à cette profondeur : c’est énorme.

Quand le ciment fond, la roche se détache

Le mécanisme est simple à comprendre une fois qu’on l’a en tête. L’eau qui s’infiltre dans les fissures de la roche y reste gelée tant que le pergélisol tient, et cette glace agit littéralement comme un mortier entre les blocs. Tant qu’elle reste gelée, elle contribue à maintenir la cohésion de la roche, agissant comme une couche de ciment. Dès que la température remonte, le scénario s’inverse : l’augmentation des températures, les périodes de forte chaleur, les épisodes orageux qui infiltrent davantage d’eau dans les fissures et l’accélération des cycles de gel et de dégel rendent cette glace interstitielle instable. L’eau liquide circule alors dans les fractures, elle y exerce une pression que la glace ne produisait pas, et les écailles finissent par se détacher, puis parfois des pans entiers de paroi.

Le géomorphologue Ludovic Ravanel, chercheur au CNRS et à l’Université Savoie Mont-Blanc, a quantifié ce basculement. Entre 2007 et 2024, il a analysé environ 2 500 écroulements de plus de 100 mètres cubes dans le massif du Mont-Blanc. Un exemple récent illustre l’ampleur que peuvent prendre ces événements : sur la face nord de l’Aiguille du Midi, 17 000 mètres cubes de roche se sont éboulés en une seule fois, après une période de sécheresse et de canicules répétées. Ce n’est plus un caillou isolé qui roule, c’est un pan de montagne qui part.

Refuges démontés, itinéraires fermés, horaires bouleversés

La première victime concrète de ce dérèglement, ce sont les bâtiments eux-mêmes. En Suisse, une étude du Club alpin suisse a chiffré l’ampleur du problème : plus du tiers des 152 refuges de montagne du club sont menacés par la fonte du pergélisol, et quarante-deux autres sont à risque de subir des glissements de terrain en aval de zones de pergélisol. Certains bâtiments ont déjà bougé de leur emplacement d’origine : l’emplacement de la nouvelle cabane Rothorn, près de Zermatt, a été modifié par rapport à sa position initiale en raison de la menace de dégel du pergélisol. En Autriche, le refuge Seethaler a connu un sort plus radical. Il a dû être entièrement reconstruit il y a cinq ans, car une gigantesque doline gelée au moment de sa construction s’est mise à dégeler sous l’effet du réchauffement climatique, entraînant la structure avec elle.

Les itinéraires classiques n’échappent pas au phénomène. À l’été 2026, la voie normale du Mont-Blanc en a fait la démonstration. Les refuges de Tête Rousse, à 3 167 mètres, et du Goûter, à 3 815 mètres, situés sur la voie normale d’accès au mont Blanc, ont été fermés par arrêté municipal en raison du danger mortel de chutes de pierres sur cet itinéraire. Le maire de Saint-Gervais a été direct dans sa formulation. La période de sécheresse fait que la pratique de l’alpinisme nécessite une vigilance toute particulière, a-t-il prévenu. Le lien avec le réchauffement du sous-sol rocheux est désormais établi noir sur blanc par les acteurs de terrain : les températures exceptionnellement élevées, l’absence de regel nocturne et la dégradation progressive du permafrost fragilisent les parois, la glace présente dans les fissures se réchauffe ou disparaît, l’eau circule davantage et des blocs jusqu’alors liés se désolidarisent.

Sur le terrain, les guides ont dû adapter leurs pratiques. Passer un couloir instable pendant que le gel nocturne tient encore la roche reste la seule parade connue, quitte à décaler l’horaire de départ de plusieurs heures. Les équipements de sécurité, filets pare-blocs et ancrages posés sur les parois fréquentées, doivent eux aussi être repris ou renforcés d’une saison sur l’autre, à mesure que le terrain sur lequel ils sont fixés se modifie.

Les infrastructures aussi sous surveillance

Le sujet dépasse largement les refuges de haute montagne. Une étude menée dans les Alpes françaises par le géomorphologue Pierre-Allain Duvillard a mis en évidence que fonte des glaciers, écroulements et dégradation du permafrost rendent de plus en plus exposés les aménagements construits ces dernières décennies : remontées mécaniques, refuges, pylônes en tous genres. Des pylônes de télésièges, des conduites forcées alimentant des installations hydroélectriques d’altitude, des routes d’accès aux stations : tout ce qui a été bâti sur ou à proximité d’un sol qu’on pensait figé doit désormais être réévalué. Le rapport du GIEC sur les océans et la cryosphère résume la tendance de fond en une phrase sans ambiguïté : les glaciers, la neige, la glace et le pergélisol sont en déclin et continueront de l’être, un recul qui devrait accroître les risques pour les populations, avec des glissements de terrain, des avalanches et des chutes de pierres plus fréquents.

Reste une question que peu de gestionnaires de montagne osent poser à voix haute : combien de refuges bâtis dans les années 1960 ou 1970, quand le pergélisol semblait un socle éternel, devront un jour être déplacés à leur tour ? Le réseau de forages qui surveille aujourd’hui la roche des Alpes n’a même pas vingt ans d’existence. Il commence tout juste à raconter une histoire que la montagne, elle, écrit depuis bien plus longtemps.

Sources : researchgate.net | outside.fr

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