Boiser et reboiser ne désignent pas la même opération, même si l’on confond souvent les deux dans le langage courant. Reboiser, c’est planter des arbres là où une forêt a existé avant de disparaître. Boiser, c’est tout autre chose : c’est faire pousser des arbres sur des terres qui n’en portaient pas, ou plus depuis très longtemps, comme des landes, des pâturages ou des pentes érodées à nu.
Cette nuance, presque anodine en apparence, est pourtant la clé pour comprendre l’un des paradoxes les plus troublants de notre époque. En cette fin d’été, alors que la France panse encore les cicatrices des incendies qui ont ravagé le sud du pays ces derniers mois, il est utile de se pencher sur une décision prise il y a plus d’un siècle et demi.
Entre 1860 et 1950, l’État français a boisé, au sens strict du terme, plus d’un million d’hectares de montagnes méditerranéennes. L’intention était noble et parfaitement rationnelle pour l’époque. Le résultat, lui, se révèle aujourd’hui bien plus ambivalent.
À retenir
- Entre 1860 et 1950, l’État a boisé plus d’un million d’hectares de montagnes méditerranéennes via le service RTM pour lutter contre l’érosion des sols
- Le pin noir d’Autriche, choisi pour son enracinement puissant, a été massivement planté et couvre encore environ 33 000 hectares en Languedoc-Roussillon
- Cette essence résineuse est aujourd’hui classée parmi les espèces les plus inflammables, créant une superposition entre zones boisées historiquement et massifs les plus exposés aux incendies
Quand l’État déclare la guerre à l’érosion, pas au feu
Au milieu du XIXe siècle, les montagnes du sud de la France posent un problème majeur aux ingénieurs de l’État. Des siècles de déforestation, de pâturage intensif et d’exploitation agricole ont dénudé des pans entiers de massifs, notamment dans les Alpes du Sud et les Cévennes. Sans couvert végétal, les sols glissent, les torrents charrient des quantités impressionnantes de sédiments, et les vallées en contrebas subissent des inondations catastrophiques. C’est dans ce contexte qu’est créé le service de Restauration des Terrains en Montagne, ou RTM, une administration chargée d’une mission précise : stopper l’érosion à tout prix, en recouvrant les pentes fragilisées d’une végétation capable de tenir les sols en place.
À l’époque, personne ne pense au risque incendie. La priorité absolue, c’est la stabilité des terrains et la protection des populations vivant en aval. Cette logique, parfaitement défendable pour son temps, va pourtant orienter des décisions dont les conséquences se feront sentir bien longtemps après la disparition des ingénieurs qui les ont prises.
Le pin noir d’Autriche, un choix qui semblait génial en 1880
Pour mener à bien cette entreprise de boisement, les forestiers du RTM cherchent une essence capable de survivre dans des conditions extrêmes : sols pauvres, pentes raides, climat sec. Leur choix se porte sur le pin noir d’Autriche, un arbre originaire des Balkans qui n’existait tout simplement pas sur le territoire français avant son introduction massive. Cette espèce présente un atout décisif : un enracinement puissant et profond, capable de fixer durablement des terrains parmi les plus dégradés.
Dès la fin du XIXe siècle, le pin noir colonise les bordures des causses, reconstitue des forêts surexploitées dans les Corbières occidentales, et reprend possession de domaines abandonnés à la suite de l’exode rural. Après la Seconde Guerre mondiale, le mouvement s’amplifie encore avec la création du Fonds Forestier National, qui finance des campagnes de plantation à grande échelle. Aujourd’hui encore, le pin noir d’Autriche couvre à lui seul environ 33 000 hectares rien qu’en Languedoc-Roussillon. D’un point de vue purement agronomique, l’opération est un succès incontestable : l’espèce s’adapte remarquablement bien au climat et aux sols méditerranéens, elle se régénère naturellement sans intervention humaine, et elle remplit à la perfection sa mission originelle de fixation des sols.
Une résine qui brûle comme de l’essence
Mais ce succès agronomique cache un revers que les forestiers eux-mêmes commencent à documenter dès la fin du XXe siècle. Le pin noir d’Autriche, aussi efficace soit-il pour retenir la terre, présente une caractéristique préoccupante : c’est une essence résineuse, gorgée de composés qui s’enflamment avec une facilité redoutable. Les fiches techniques forestières actuelles sont sans ambiguïté sur ce point : cette espèce, largement employée dans les opérations de RTM du sud de la France, est aujourd’hui classée parmi les essences qui craignent particulièrement les incendies.
Le paradoxe est saisissant. Là où l’on a planté du pin noir pour stabiliser des sols menacés par l’érosion, on a en réalité créé, sans le vouloir, de vastes réservoirs de combustible naturel. Les peuplements denses et monospécifiques, souvent d’âge homogène puisqu’ils ont été plantés lors des mêmes campagnes, forment des continuités forestières particulièrement propices à la propagation rapide du feu. Une étincelle, une canicule prolongée, un vent de sud un peu trop chaud, et ces forêts plantées pour protéger deviennent des mèches géantes.
Ce que la Restauration des Terrains en Montagne nous a légué
Face au changement climatique, les gestionnaires forestiers, notamment au sein du service RTM des Hautes-Alpes, s’interrogent désormais sérieusement sur l’avenir de ces plantations centenaires. La situation n’est pas uniforme : le mélèze et, dans une certaine mesure, le pin noir lui-même sont considérés comme relativement compatibles avec les différents scénarios climatiques envisagés, même les plus pessimistes. D’autres essences en revanche, comme le pin sylvestre ou le sapin, montrent déjà des signes de dépérissement préoccupants face à la sécheresse et à la hausse des températures.
Ce qui frappe surtout, c’est la superposition géographique presque parfaite entre les zones historiquement boisées par le RTM et les massifs aujourd’hui les plus exposés aux feux de forêt. La moyenne montagne méridionale, des Alpes du Sud aux Cévennes, concentre à la fois le patrimoine forestier issu de cette politique volontariste et les conditions climatiques les plus favorables aux départs de feu. Un siècle et demi après les premières plantations, l’héritage du RTM continue donc de façonner, en profondeur, le visage des paysages méditerranéens français, pour le meilleur comme pour le pire.
Cette histoire rappelle une leçon simple mais essentielle : une solution parfaitement adaptée à un problème donné peut, des décennies plus tard, en créer un tout autre, imprévisible au moment des décisions initiales. Les ingénieurs du XIXe siècle ont brillamment résolu la crise de l’érosion qui menaçait leur époque. Reste maintenant à leurs héritiers, forestiers et pouvoirs publics d’aujourd’hui, la tâche autrement plus complexe d’adapter ces forêts centenaires à un climat que personne, en 1880, n’aurait pu imaginer.


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