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On cherche l’eau douce dans les nappes et les glaciers depuis des décennies, mais la plus vieille réserve de la planète se trouve mille fois plus bas

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Imaginez un instant que vous puissiez creuser un tunnel depuis votre jardin jusqu’au centre de la Terre. Au bout de quelques kilomètres déjà, vous auriez dépassé les profondeurs explorées jusqu’ici par l’homme. Il vous faudrait ensuite traverser près de 2 900 kilomètres de roche compacte, soumise à des pressions et des températures inimaginables, avant d’atteindre la frontière ultime entre le manteau rocheux et le noyau de fer liquide qui bat au cœur de notre planète. C’est précisément à cet endroit inaccessible que des chercheurs viennent de mettre en évidence, grâce à des expériences de laboratoire, la signature minérale d’une eau qui pourrait dormir là depuis la formation même de la Terre. Une eau que nul forage, aussi ambitieux soit-il, ne pourra jamais aller puiser.

À retenir

  • Des chercheurs ont identifié en laboratoire deux minéraux inédits, Fe5O12Hx et Fe7O12Hx, capables d’absorber et de retenir de l’eau même en quantité infime à la limite manteau-noyau
  • Cette découverte contredit l’idée établie selon laquelle le manteau inférieur, composé de bridgmanite et de ferropericlase, serait totalement sec
  • Ces minéraux hydratés pourraient expliquer les zones sismiques à ultra-basse vitesse observées près du noyau et remonter lentement vers la surface via le volcanisme et les panaches mantelliques

Des cristaux de fer capables de boire l’eau sans jamais la relâcher

Pour percer ce mystère enfoui, les scientifiques ont eu recours à une technique aussi discrète qu’efficace : la cellule à enclumes de diamant chauffée au laser. Ce dispositif permet de comprimer de minuscules échantillons entre deux pointes de diamant tout en les chauffant intensément, recréant ainsi artificiellement les conditions extrêmes qui règnent aux confins du manteau terrestre. C’est dans ce cadre expérimental qu’ont émergé deux minéraux totalement inédits, baptisés Fe5O12Hx et Fe7O12Hx, des oxyhydroxydes de fer capables d’absorber et de retenir de grandes quantités d’eau.

Ce qui rend ces cristaux particulièrement fascinants, c’est leur capacité à se former même lorsque la quantité d’eau disponible au départ est infime, moins de 0,1 % dans certaines expériences. Une fois constitués, ces minéraux se comportent comme de véritables éponges moléculaires : ils piègent l’eau et la conservent, sans jamais la relâcher spontanément. Plus denses que les roches qui les entourent, ils auraient eu tendance à sédimenter lentement vers la limite entre le noyau et le manteau, à mesure que l’ancien océan de magma qui recouvrait la jeune Terre se refroidissait progressivement.

Le manteau profond n’était pas censé contenir une goutte d’eau

Cette découverte vient bousculer une idée bien ancrée chez les géoscientifiques. Le manteau inférieur, cette immense couche rocheuse qui s’étend d’environ 660 à 2 900 kilomètres de profondeur, est en effet essentiellement composé de deux minéraux, la bridgmanite et la ferropericlase, tous deux considérés jusqu’à présent comme des roches majoritairement sèches. Autrement dit, dans le grand schéma classique de notre planète, il n’y avait tout simplement pas de place prévue pour de l’eau à de telles profondeurs.

L’existence de ces nouveaux oxyhydroxydes de fer change radicalement la donne. Elle suggère qu’une partie de l’eau primordiale de la Terre, celle qui aurait pu être présente dès la formation de la planète, n’a jamais complètement disparu. Elle se serait plutôt réfugiée dans ces phases minérales très particulières, stables uniquement dans des conditions de pression et de température extrêmes, impossibles à reproduire ailleurs que tout en bas du manteau.

Ces zones sismiques que personne n’arrivait à expliquer

Depuis plusieurs décennies, les spécialistes de la sismologie connaissent l’existence de curieuses régions situées juste au-dessus du noyau, où les ondes sismiques ralentissent de façon spectaculaire. Ces zones, surnommées ultralow velocity zones ou zones à ultra-basse vitesse, intriguaient sans que l’on parvienne réellement à expliquer leur composition. Pourquoi la vitesse de propagation des ondes y chutait-elle autant ? Plusieurs minéraux connus pouvaient justifier un tel comportement.

Avec la mise en évidence de ces oxyhydroxydes de fer hydratés et particulièrement denses, les chercheurs disposent enfin d’une base minéralogique plausible pour rendre compte de ces anomalies sismiques. Il faut toutefois rester prudent : les expériences réalisées en laboratoire démontrent seulement la stabilité de ces phases dans les conditions du manteau profond, elles ne prouvent pas encore, de manière directe, leur présence effective au cœur de notre planète.

Une eau primordiale qui remonte lentement vers la surface

Reste une question passionnante : cette eau enfouie depuis des milliards d’années est-elle condamnée à rester prisonnière pour l’éternité ? Pas nécessairement. Selon les hypothèses avancées, une partie de cette réserve pourrait remonter très progressivement vers la surface, portée par les grands mouvements de circulation du manteau, les panaches profonds et le volcanisme. À mesure que la pression diminue en s’approchant de la surface, ces minéraux hydratés deviendraient instables et libéreraient peu à peu leur eau captive.

Loin d’être un simple détail géochimique, cette circulation invisible aurait une importance considérable. L’eau contenue dans le manteau jouerait en effet un rôle de véritable lubrifiant naturel, facilitant les mouvements des plaques tectoniques et participant, à l’échelle des temps géologiques, à la régulation du climat de notre planète. Deux hypothèses cohabitent quant à l’origine de cette eau : elle pourrait provenir directement de la formation de la Terre, ou avoir été apportée et recyclée au fil du temps par les phénomènes de subduction.

Ce voyage souterrain, qui s’étend sur des milliards d’années et des milliers de kilomètres, rappelle à quel point notre planète continue de dissimuler des secrets à quelques encablures de nous, même si ces encablures se comptent en milliers de kilomètres de roche infranchissable. Reste à savoir combien d’autres réserves cachées, tout aussi anciennes, attendent encore d’être révélées par la patience et l’ingéniosité des chercheurs.

Brice L.

Rédigé par Brice L.

Brice est un journaliste passionné de sciences. Il collabore avec Sciencepost depuis plus d'une décennie, partageant avec vous les nouvelles découvertes et les dossiers les plus intéressants.

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