Il est possible que vous ne soyez pas familier avec ces noms : Tan Dun, Unsuk Chin ou Pascal Dusapin. Ce sont quelques uns des compositeurs contemporains dont Netia Jones a mis en scène les créations, avec un succès critique intégral. On dit parfois que les artistes de seconde catégorie se reportent sur des répertoires ardus et marginaux, dont les vedettes ne veulent pas. Rien de tel chez cette Britannique aujourd’hui demandée sur les plus grandes scènes : ce printemps, elle a mis sur pied en compagnie du chef Leonardo García-Alarcón une création très attendue d’Ercole amante, opéra baroque d’une compositrice oubliée, Antonia Bembo, à l’Opéra de Paris ; on se souvient aussi de son extraordinaire spectacle sur le cycle de mélodies de Schubert, Voyage d’hiver, avec le ténor Ian Bostridge, qui a fait le tour du monde. Et quand elle a conçu avec vidéo Kafka Fragments de György Kurtág pour l’Opéra royal de Londres, le Times y a vu « un petit miracle de perfection ». Spécialiste de formats inédits, elle a aussi produit une performance ad hoc pour le spectacle Everlasting Light incluant des musiques allant de Carlo Gesualdo (elle a une passion pour la musique ancienne et baroque) à György Ligeti, ou encore un spectacle en mapping sur les structures de la centrale nucléaire de Sizewell dans le cadre du Festival d’Aldeburgh, en Grande-Bretagne. Quoi qu’elle vise, Netia Jones touche juste : ses spectacles sont d’une inventivité visuelle et d’une pertinence dramaturgique telles qu’ils entraînent une forme d’enthousiasme assez rare.
Ercole Amante d’Antonia Bembo à l’Opéra Bastille, 2026. — © Bernd Uhlig
Le moteur de Netia Jones est la curiosité et sa ressource un travail infatigable. « Il y a toujours un peu de théâtre dans ma vie. J’ai toujours été une grosse travailleuse, je m’ennuie quand je ne travaille pas ou que je n’apprends pas ». Ça a commencé très tôt lorsqu’à l’âge de trois ans ses parents lui ont mis un violon dans les mains. « La pomme ne tombe jamais loin de l’arbre », dit-elle volontiers pour expliquer sa vocation. Mère artiste, père musicien, cela aide en effet mais n’explique pas tout. À l’âge de treize ans, elle découvre que sa date anniversaire est la même que celle de Samuel Beckett : « Ce fut symboliquement très important pour moi ». Elle continue à mettre en scène ce maître du vide lors de ses incursions désormais rares au théâtre, qu’elle a délaissé pour l’opéra. « Avec Beckett, on n’a rien à disposition, sinon un texte et des comédiens. C’est une cure après l’exubérance du monde lyrique : on doit revenir à l’essentiel. »
Je m’ennuie quand je ne travaille pas ou que je n’apprends pas
Netia JonesLa physique et le suédois
À l’école déjà, la physique, la chimie et les maths la passionnent au même titre que la littérature. Elle apprendra plus tard les langues comme d’autres la cuisine, maîtrisant aujourd’hui, outre un français parfait et les langues de l’opéra (allemand, italien), un excellent suédois, pays où elle a beaucoup travaillé. À l’université, inscrite en littérature, ce qui en Grande-Bretagne comprend aussi bien la philosophie que l’histoire, elle ne cesse pourtant de bidouiller, geek avant l’heure, fascinée depuis toujours par la vidéo et le monde numérique.
Entre ce qu’on lui a enseigné et ce qu’elle a appris seule, Netia Jones dispose d’un arsenal de savoirs et d’érudition qu’on peut qualifier d’exceptionnel. Elle est capable de signer aussi bien les décors, les costumes que la vidéo de ses spectacles, mais en insistant toujours sur le travail d’équipe autour d’elle. La vidéo, cependant, c’est pour elle : « Au début, je travaillais avec des vidéastes. Mais assez rapidement, j’ai eu besoin de m’emparer de l’outil moi-même, afin de l’intégrer de manière organique à la musique. Mon objectif a toujours été que ce soit profondément musical. La vidéo peut être un médium rigide, alors je tente de la rendre plus fluide et plus spontanée grâce à des logiciels. Elle peut être un élément de décor, d’éclairage, suggérer un lieu, une atmosphère. On peut jouer avec sa dimension narrative ou au contraire lui faire dire autre chose que ce qui est chanté sur scène, parce que la musique nous fait comprendre qu’il y a un hiatus entre ce qui est exprimé et ce qui est ressenti. Tout cela permet un réel élargissement des possibilités scéniques. »
Ni règles ni lois
Sans se revendiquer de la « seconde autorité » du metteur en scène, ce principe qui autorise aujourd’hui à utiliser le texte de théâtre ou le livret d’opéra comme une matière première dont il est permis de faire ce que l’on veut, Netia Jones estime qu’il « n’y a pas de règles ni de lois, ni d’obstacles à l’imagination. Si on travaille sérieusement, si on ne fait pas les choses pour l’esbroufe ou par narcissisme, on peut aller au-delà des évidences. Le théâtre est quelque chose de vivant. S’il se ferme au monde, il peut devenir très vite ennuyeux. Il faut oser. Mais je ne cherche jamais la provocation. Je cherche le cœur des œuvres. »
Le répertoire contemporain répond à son ouverture d’esprit, ancrée dans les problématiques contemporaines. « Grâce à ma formation de violoniste et à mes expériences avec les musiciens, j’ai la chance de pouvoir lire une partition, même une partition d’orchestre complexe. Ça me permet de travailler avec des compositeurs et compositrices avant l’achèvement de leur œuvre. J’échange toujours beaucoup avec eux, je cherche à comprendre leur intention et puis je cherche à surprendre : ce n’est pas le compositeur qui peut imaginer le spectacle, pas plus que je ne suis capable de composer un opéra. »
Netia Jones parle volontiers de la misogynie du milieu lyrique, où les femmes à des postes de responsabilité restent rarissimes. Mais sans agressivité ni acrimonie : elle constate une réalité. « La première femme directrice d’une institution lyrique avec laquelle j’ai discuté d’un projet, c’est Lilli Paasikivi, la directrice du Festival de Bregenz où j’ai mis en scène cet été Passion of the Common Man du compositeur islandais Daníel Bjarnason. » Cette œuvre pour quatre solistes, chœur et orchestre, construite sur la structure des passions de Bach, interroge la tension entre l’aliénation numérique et le besoin d’empathie, sur un livret de l’auteur canadien Royce Vavrek. On peut y voir plusieurs échos du monde artistique cher à Netia Jones : le mélange de musique instrumentale et électronique, les enjeux liés à la numérisation du monde, et le thème de l’empathie.
Mais la metteuse en scène ne se déclare pas féministe par combat. Elle l’est par nature, si on ose dire. « C’est tout simple : je suis une femme et mon vécu nourrit mon travail. Il n’y a donc aucun parti pris dans ma démarche, ni militantisme. Mais dans le bastion très masculin qu’est encore l’opéra, et qui l’a été depuis toujours, dès qu’on met en lumière une dimension féminine, si peu que ce soit, on est taxé de féministe. C’est très excessif. Cela vient du fait qu’on a toujours traité ces ouvrages du point de vue masculin. »
C’est tout simple : je suis une femme et mon vécu nourrit mon travail
Netia JonesL’île du BFM
Elle estime que son mode de travail collaboratif relève de la même évidence. « C’est très masculin de considérer les choses du point de vue du seul pouvoir du metteur en scène. » En 2010, elle a fondé à Londres le Lightmap, une structure souple qui regroupe des vidéastes, des spécialistes des logiciels et d’autres compétences liées aux métiers de la scène et de l’image. C’est un laboratoire qui travaille essentiellement pour ses nombreux projets, souvent de nature expérimentale, mais également pour d’autres. Elle est aussi directrice associée du prestigieux Opéra royal de Covent Garden, où au-delà de la gouvernance générale de l’établissement, elle s’occupe de la programmation du Linbury Theatre, la « seconde scène » ouverte aux innovations.
Elle l’admet : malgré sa culture musicale immense, elle ne connaissait pas La Tempête qu’elle met en scène pour l’inauguration de la première saison du directeur du Grand Théâtre Alain Perroux. Et à peine Frank Martin. En revanche, elle connaît « presque par cœur » la pièce de Shakespeare dont l’ouvrage est tiré. « Ce n’est pas vraiment la dernière pièce de Shakespeare mais on la considère en général comme telle, parce qu’elle parle d’art, de création. C’est un monde tellement riche qu’on peut y imaginer tout ce que l’on veut. » S’est ajouté à cette motivation le plaisir d’échanger avec Alain Perroux, « qui connaît cet opéra sur le bout des doigts. Son projet de le programmer n’est pas une simple révérence à l’esprit de Genève : il a fait un énorme travail sur cette œuvre, il est porté par une réelle conviction, comme le chef Thierry Fischer. Cela donne de la profondeur au projet. J’ai donc tout de suite été séduite. »
La Tempête n’est pas vraiment la dernière pièce de Shakespeare mais on la considère en général comme telle, parce qu’elle parle d’art, de création. C’est un monde tellement riche qu’on peut y imaginer tout ce que l’on veut.
Netia JonesUne visite au Bâtiment des Forces Motrices a achevé de la convaincre. « C’est un lieu fascinant. Planté au milieu du Rhône, c’est une île. Et comme bâtiment lié à l’essor de la révolution industrielle, il m’a fait penser à l’idée de créer des tempêtes en influençant la météo. Il y a un site consacré à ces expérimentations aux États-Unis, très isolé. Comme une île lui aussi. J’ai fait beaucoup de recherches à ce propos, sur les mécanismes imaginés pour faire de la météo une arme. Voilà mon point de départ. » On a hâte de découvrir les enchantements – et les malédictions – où cette grande navigatrice des scènes nous conduira…
Biographie de Netia Jones
« Metteuse en scène visionnaire » pour le British Theatre Guide, Netia Jones travaille dans le monde entier dans les domaines variés de l’opéra, du théâtre, du concert et de l’installation immersive. « Virtuose de la scène » selon l’Independant et fondatrice en 2010 du Lightmap, laboratoire de développement des nouvelles technologies pour la scène, elle a notamment créé Orphée de Philip Glass pour l’English National Opera, Current Rising, opéra en réalité virtuelle pour Covent Garden, et Where the wild Things Are avec Maurice Sendak et Oliver Knussen pour l’Orchestre philharmonique de Los Angeles, le Festival d’Aldeburgh et le Barbican de Londres. Elle a conçu de nombreuses autres créations, dont Least Like the Other de Brian Irvine pour l’Opéra national d’Irlande, récompensée comme d’autres par de prestigieuses distinctions. Dans le répertoire plus classique, elle a notamment mis en scène Peter Grimes de Britten, Rusalka de Dvořák et Les Noces de Figaro à l’Opéra de Paris (en 2022, reprises depuis).
Les Noces de Figaro de Mozart à l’Opéra Bastille, 2022 puis 2025. — © Franck Ferville
La Tempête
du 16 au 26 septembre au Bâtiment des Forces Motrices


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