Les têtes tombent les unes après les autres. Depuis que j’ai fêté mes 45 berges, depuis que je ne suis donc plus une femme jeune, mais une dame, à savoir une femme qui n’en est plus tout à fait une ou, pour le dire plus crûment, une femme dont le stock d’ovocytes arrive à échéance, plus un jour ne s’écoule sans que je n’aperçoive une nouvelle tête rouler sur le bitume.
Hier, c’est celle de mon ami d’enfance Godefroi qui a giclé sur le trottoir. Trois enfants, une maison à Vandœuvre (banlieue chic de Genève, ndlr.) avec verger et piscine, et voilà que son épouse, la belle Catherine, lui annonce qu’elle le quitte. J’ai besoin d’espace, lui aurait-elle dit. Godefroi n’a pas compris. Avoir besoin d’espace ne veut strictement rien dire chez un homme comme Godefroi. Lorsqu’il a débarqué chez moi, sur le coup de 22 heures, à moitié défoncé avec son pull à l’envers, je n’ai pas su quoi lui dire. Lui voulait savoir ce que je savais et ce que je ne lui disais pas.
Se taper le prof de tennis?
Ça l’aurait vraisemblablement soulagé, maintenant que j’y pense, qu’on lui annonce que sa Catherine se tapait le prof de tennis ou, pourquoi pas, le jardinier, mais moi je sais pertinemment que Catherine ne se tape rien du tout. Le problème est infiniment plus grave. Il est même irréversible, mais ça, évidemment, je me suis gardée de le lui dire, à ce pauvre Godefroi.
Ce matin, rebelote. Lorsque j’ai allumé mon téléphone vers midi, ce message d’Isore qui nous annonçait, via notre groupe WhatsApp Botox toi le fion, qu’Alceste venait lui aussi tout juste de se faire trancher la gorge par Victoria. Même Victoria s’y est mise. Victoria qui a toujours été la dernière à tout faire, la dernière à se mettre sous antidépresseurs, la dernière à rouler en G-wagon (un SUV Mercedes à la carrure militaire, ndlr.) et surtout la dernière à capter que rien ne s'arrangerait jamais plus, même elle n’a pas su résister.
À 46 ans, une fille de 10 ans, un garçon de 12 ans, chalet et appartement achetés conjointement avec son Alceste et leur deuxième pilier, elle décide que dorénavant ce qui prime, ce sont ses besoins, ses limites et son espace. J’ai passé l’âge pour ces sottises, lui aurait-elle dit en lui tendant les papiers du divorce.
Qui va s’occuper de ces hommes?
Or, me dis-je à présent, en poussant la porte du cabinet de chirurgie et d'optimisation esthétique du Dr Merad, si le carnage continue et que même les Victoria s’y mettent, on peut sérieusement se demander comment et par quels biais nous, nous les femmes et les dames et, par extension, nous la société, allons gérer cet amas de têtes décapitées qui dévalent nos vallées et nos ruelles.
Je veux dire, qui va s’en occuper, de ces hommes que nous éjectons à la pelle de nos demeures? Vont-ils parvenir, nonobstant le déclin de leurs testostérones, à se dégotter un nouveau trou dans lequel ils pourront terminer leurs jours? Ou les aurions-nous condamnés, ces hommes qui ne sont eux-mêmes plus tout à fait jeunes, à errer là-dehors, dans le vide et dans le froid, se flagellant de n’avoir su nous tenir, nous les dames que nous sommes devenues et qui, disons-le franchement, ne sommes tout simplement plus aptes, tant sur le plan politique que psychologique, à concevoir, ne serait-ce qu’un semblant de vie commune avec un des leurs?
À Godefroi qui pleurnichait comme un veau hier soir dans ma cuisine, je n’ai pas osé dire qu’il s’était fait rouler dans la farine et que, s’il se retrouvait aujourd’hui, à 49 ans, le bec dans l’eau, c’était justement parce qu’il avait commis l’erreur d’y croire. Godefroi n’aurait jamais dû s'ouvrir. Il n’aurait pas dû se mettre à la méditation et à la poterie, tout comme il n’aurait pas dû s’investir dans les aspirations professionnelles de sa Catherine. Pour préserver le ciment de son couple et de sa famille, Godefroi aurait dû résister. Taper du poing sur la table, contester le partage des tâches domestiques, grogner comme un ogre, voilà ce qu’il aurait dû faire.
À l’instar du communisme, l'égalité ne brille qu’en théorie. On pense, on affirme et on se convainc que ce que l’on désire, c’est l’égalité des droits et des libertés – on se veut semblable alors que dans la pratique, l’aspiration au même stimule la rivalité et la rivalité, la guerre. En se prétendant plus droit et plus juste que nature, Godefroi n’a fait que façonner sa chute. Il a traité sa belle Catherine comme une égale, l’a soutenue dans son émancipation de femme, l'a accompagnée dans la résolution de ses traumas et de ses blessures et ce faisant, il en a fait une rivale. Une rivale qui, minée par l'indifférenciation, a fini par s'en débarrasser.
La question du chien
Hier pourtant, au lieu de lui avouer, à ce pauvre bougre de Godefroi, qu’il était cuit, que sa Catherine ne reviendrait jamais et qu’elle était, comme nous le sommes d’ailleurs toutes à ce stade-ci de nos vies, irrécupérable, je me suis contentée de jouer celle qui tombait des nues. J’ai été chercher l’arnica, j’ai sorti le whisky et, posant mes mains sur les siennes, je lui ai répété en boucle qu’il n’était pas un tyran.
Plusieurs fois, il a essayé de dévier la conversation sur Brutus, le bulldog anglais qu’ils ont adopté l’an dernier et qui n'a fait que précipiter la faillite de leur mariage. Me parlant à deux centimètres du visage, il voulait que je le rassure dans sa décision d’avoir dit non et de s’être héroïquement opposé à ce que, je le cite «Brutus intègre la chambre à coucher.»
- La place d’un chien, c’est dehors, avec les poules et les cochons, et personne ne va me faire changer d’avis là-dessus.
À nouveau, j’ai acquiescé. J’ai applaudi le courage qu’il avait eu de coucher le chien en bas de l’escalier au lieu de se coucher lui-même en bas de l’escalier et lui ai dit qu’il avait eu raison de défendre ses plates-bandes. Vient un stade où la consolation l’emporte sur la vérité et, si Godefroi s’imagine encore maître de son malheur, on doit le lui laisser.
Mannequin et infusion hibiscus
Je flanque mon vison dans les bras d’une des mannequins-réceptionnistes en charge de l'accueil du cabinet de chirurgie et d’optimisation esthétique du Dr Merad. Je m’installe ensuite derrière un des larges paravents blancs destinés à préserver l’anonymat d’une patientèle désireuse que l’on ne sache pas qu’elle aussi, comme nous toutes, se fait pétrifier les muscles et gonfler la peau pour se plaire à elle-même, vu que dans la grande majorité des cas, les époux et les hommes ont été rayés de la carte.
Une mannequin apparaît avec un petit plateau noir et laqué garni d’une infusion à l’hibiscus, d’un verre d’eau pétillante et de quelques pralinés. Elle dépose son bazar sur une console en forme d’ours polaire et, avant de se retirer, m’annonce que le Dr Merad sera avec moi dans quelques minutes.
Je sors ma vapoteuse et repense à ces hommes que nous avons formatés au partage et à l’égalité des tâches, ces hommes dits progressistes et non violents, ces hommes déconstruits qui ne savent plus franchir le seuil d’une porte pourtant grande ouverte sans s’assurer que la femme soit bien consentante et que l’intrusion qu’ils s’apprêtent à commettre soit équitablement voulue et désirée. Si j’y pense, à ces hommes-là, c’est parce que je vois bien qu’ils se sont fait, comme on dit, «niquer sur toute la ligne».
Et, je me dis que c’est quand même malheureux que ce soit justement eux, les Godefroi et les Alceste, ceux qui se sont laissés berner par nos aspirations féministes, les mêmes qui sont allés se faire vasectomiser en masse quelques minutes avant que l’on réalise que même castrés on ne pourrait plus se les encadrer, que ce soit précisément ces hommes-là, à la conscience fragile et coupable, qui se retrouvent désormais sur le devant de l’échafaud.
Des seins parfait ou des obus?
Quand Véronique nous avait annoncé, à la fin des années 10 du 21e siècle qu’elle allait virer le mari, on l’avait prise pour une cinglée. À l’époque, on évoluait encore dans cette illusion héritée de nos mères et de nos grand-mères que sans homme, on terminerait inévitablement calcinées sur un bûcher. On ignorait que la menace, ce n’était pas le bûcher mais l’homme qui se trouvait derrière le bûcher, tout comme on ignorait que pour régler l’affaire, il suffisait de faire flamber le bûcher avec l’homme dessus.
On s’était, je me souviens, retrouvées comme tous les premiers lundis du mois dans ma cuisine à l’avenue du Mail. Isore préparait une béchamel, Noor ciselait le persil et je crois que Victoria déballait la charcuterie. Véronique, qui était arrivée avec 45 minutes de retard et deux bouteilles de Riesling, fumait adossée à la fenêtre. Elle portait ses longues bottes en daim marron et un chemisier que j’estimais jadis trop délicat pour se passer de soutien-gorge.
Depuis que le Dr Merad lui avait refait les seins, elle ne se lassait plus de les exhiber à la terre entière – or moi, du temps où j’y croyais encore à l’amour et aux hommes, ça me tapait sur le système ces poitrines bidouillées que mes copines me plantaient sous le nez à chaque occasion. Enfin, surtout ceux de Véronique. Avec Isore, qui s’était rendue à Budapest pour l’opération, qui n’avait pas su résister à la tentation de se rajouter une taille de bonnet et chez qui ça se voyait à des kilomètres à la ronde que son truc, c’était du toc, je ne me sentais nullement menacée dans ma décision d’avoir conservé mes gants de toilette et d’assumer le coup de gîte qu’on se prend après la maternité.
A-t-elle pensé à ses enfants?
Les obus hongrois d’Isore, me souviens-je avoir pensé ce lundi soir en question alors que je fixais le chemisier transparent de Véronique, n’avaient pas été conçus comme une invitation à la sensualité, mais comme une déclaration de guerre. Ils ne visaient pas à éveiller la bête, ni même à l’envoûter, mais à la mater. Dompter l’homme. Le dévorer au nom d’un droit agressif et décomplexé à la sexualité. L’intention étant clairement affichée et revendiquée, les obus d’Isore ne suscitaient pas chez moi la même ambivalence envieuse que ceux de Véronique qui frôlaient le chef-d’œuvre. Pour redéfinir le galbe, le Dr Merad s’était servi de la graisse des cuisses de Véronique et le résultat était impeccable. Même au toucher, on ne détectait pas la supercherie.
Ce lundi soir de la fin des années 10 du 21e siècle, donc, quand Véronique nous avait annoncé qu’elle avait viré son Georges, on avait crié au scandale. Je me souviens que Noor s’était agenouillée devant Véronique et l’avait suppliée de ne pas précipiter une décision qu’elle risquerait de regretter jusqu’à sa mort et qui, de plus, aurait un impact délétère sur ses enfants. Avait-elle seulement pensé à ses enfants?
Le véritable amour de sa vie
Victoria avait renchéri en affirmant que la figure du père importait et que ce n’était pas une chose que l’on pouvait balarguer comme ça du jour au lendemain par la fenêtre, juste parce qu’on en avait marre. Véronique lui avait rétorqué que la figure du père était quelque chose que l’on pouvait tout à fait balarguer par la fenêtre du jour au lendemain et que c’était même la chose qu’il convenait de balarguer sans plus attendre.
Débarrassée de son Georges, Véronique adopta Clytemnestre, une chienne Dobermann qu’elle estime être le véritable amour de sa vie. N’en ayant plus rien à cirer des hommes, de son apparence et en réalité de plus rien du tout, Véronique, qui a toujours eu une longueur d’avance sur nous, clame désormais haut et fort qu’elle préfère mille fois la compagnie des bêtes à celle des hommes.
Maintenant que l’eau a coulé sous les ponts, que nous avons chacune, y compris Victoria, balargué nos époux par la fenêtre et que nous sommes devenues des dames à chien, je me rends bien compte que la menace ne vient ni du bûcher, ni de l’homme qui se trouve derrière. La menace vient du dedans. De l’homme qui, même décapité, continue d’agir en nous. Je m’allonge sur l’autel du Dr Merad. Je ferme les yeux et, en échange de quelques centaines de francs, il m’injecte du sperme de saumon sous la peau.


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